À l’ombre des expositions temporaires: les expositions permanentes

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Le monde des musées nous a habitués au glamour des expositions temporaires.  Ici comme ailleurs, on se déplace, on court voir ce qui nous est présenté comme incontournable et qui ne reviendra pas.  L'exposition temporaire mérite donc toutes les attentions du musée, ses efforts de marketing et de mise en scène du sujet.  

Pour le visiteur pressé que nous sommes, avec tant de choses à faire, deux heures max au musée, puis on magasine, on sort, ou on rentre faire le souper ou le ménage…C'est à peine si nous jetons un oeil sur la permanente. 

Mes vacances me permettaient enfin de m’offrir une trop rare visite libre dans un musée. Cette fois encore, un musée d’art, le Musée des beaux-arts de Montréal, moi aussi pour une exposition sur le peintre anglais John William Waterhouse.  La muséographie est comme toujours élégante et sert bien l’imagerie séduisante du peintre, sa palette colorée et son coup de pinceau très lisse. Le tout est on ne peut plus lisible et accessible à tous les publics. Il est probable qu’un certain public y trouvera même des harmonies involontaires avec l’univers ésotérico-antique-onirique des jeux vidéos qui marquent la culture populaire depuis de nombreuses années au point de se transposer au cinéma.

Le musée d’art offre ce que le musée d’histoire et de société a plus de difficulté à donner : l’expérience de la contemplation. Qu’on la comprenne ou pas, qu’on se méprenne sur l’œuvre ou pas, l’exposition d’art se donne à une observation libre qui ne demande pas à être confirmée. Le texte est présent, bien présent, (de plus en plus d’ailleurs), très prisé par les visiteurs qui s’agglutinent devant les panneaux d’introduction aux salles, mais à la limite facultatif pour celui ou celle qui souhaite se plonger dans cet univers visuel avec les quelques clés de compréhensions sommaires glanées dans le programme du  musée, la publicité ou les commentaires de proches et d’amis. Le musée d’histoire, quant à lui, a besoin du texte pour s’exprimer. Pour explorer l’exposition, le visiteur doit accepter de manier plusieurs outils, qu’on lui souhaite les plus conviviaux possibles. Le texte est un incontournable, car aucun objet, aucune image ou collection d’images ne suffiraient à rendre la complexité d’une époque ou d’un personnage. Cela peut éloigner bien des visiteurs qui n’aiment pas lire ou du moins, dans ces moments de loisir.

Mais venons-en au thème évoqué par le titre, les expositions permanentes, sujet que cette visite du MBA a remis en évidence pour moi. Dans la plupart des musées, mais encore plus dans les musées d'art, les expositions permanentes témoignent de l'histoire de la collection avec ses aléas, les goûts des donateurs et conservateurs successifs et d’une certaine vision de l'histoire de l'art.  Dans le cas des musées d'histoire ou de science, où au mieux ces expositions se renouvellent à tous les 8 ou 10 ans, au pire, à tous les vingt ans, elles présentent une vision du monde datée, en décalage avec les savoirs qui les fondent, ceux-là évoluant sans cesse au gré de la recherche et des débats qui animent les disciplines des sciences humaines et des sciences.  

Les expositions permanentes sont pourtant à mon avis, ou devraient être, une signature de l’institution.  Moins soumises aux aléas de la mode et des engouements populaires, elles devraient exposer la vision du monde du musée, ou du moins, son interprétation des savoirs disciplinaires.. Ce n’est pas toujours le cas. Voilà pourquoi, peut-être, les expositions permanentes d’art semblent si souvent impersonnelles et étonnamment aphones comparées aux temporaires. Pour l’amateur, le plaisir n’est pas moindre, car les œuvres sont là. Pourtant, le passage de la temporaire à la permanente crée l’impression de sortir d’une salle de fête où on est accueillis, accompagnés par un guide à l’intelligence vive, émouvant, avec de quoi boire et manger, pour entrer dans le vaste appartement d’un riche oncle neurasthénique et mal aimé qui accroche ses trésors sans les voir, qui les étale par époque sans comprendre ou nous faire comprendre ses choix, qui nous laisse les clés du lieu pour aller se recoucher aussitôt, en nous demandant de les replacer au retour.  Belle liberté qui nous incite à passer en trombe d’une salle à l’autre en toute vitesse avec pour seule compagnie les inévitables gardiens de la sécurité des œuvres et des droits d’auteur numériques…

Pourquoi une exposition permanente dans un musée d’art ne pourrait appliquer à sa collection permanente le même soin de séduire, d’expliquer et de convaincre que pour ses temporaires?  Pourquoi ne pourrait-elle oser nous offrir sa vision de l’histoire de l’art – forcément éphémère et en évolution, en renouvelant périodiquement son approche? Peut-être alors serait-t-il plus facile de convaincre le public friand de nouveautés de les fréquenter. Pour nos musées d’histoire contemporains, très muséographiés et interactifs, il faudra aussi trouver le moyen de créer des expositions permanentes qui pourraient traduire le mouvement de l’expérience et de la pensée de l’institution et de notre discipline de base.  Ceci plus souvent qu’aux dix ans.

Jean-François Leclerc

Historien et muséologue

Centre d’histoire de Montréal



Exposer = pasteuriser la vie

expositionpiratespcallire.jpggpirates2.jpg Images tirées de:  http://www.pacmusee.qc.ca/pages/Expositions/temporaires/

Une visite de l'exposition Pirates, corsaires et flibustiers du musée Pointe-à-Callière, m'a rappelé une observation que je me fais fréquemment.   

Un des modules d'exposition nous montrait le processus de dégradation de l'eau potable sur un navire.  D'un contenant à l'autre, l'eau encapsulée se peuplait de petits êtres et prenait des couleurs peu appétissantes.  Simple mais efficace moyen de montrer concrètement les “conditions de travail” difficiles des marins et des pirates.  Mais à part ce procédé discret et parlant, tout le reste du thème était traité très proprement, comme dans ces livres pour enfants où la réalité est si joliment dessinée que tout devient beau et agréable, quelle que soit l'objet ou le thème abordés.

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Tout ceci n'a rien d'exceptionnel.  La plupart des expositions font de même.  Nous essayons en effet de recréer l'illusion du réel et d'en évoquer les apparences en prenant ses habits sans assumer son caractère imparfait, charnel, odorant et impur.  Dans nos expositions, l'humaine condition se détache soudain de sa matérialité pour devenir spectacle et objet de contemplation esthétique.  La graphisme et le design y contribuent grandement, comme les matériaux bien assemblés et polis qui servent de support aux images, textes et objets. 

Toutes nos histoires deviennent alors des contes pour adultes qui au mieux, touchent ou informent, mais rarement remettent en contact avec la réalité évoquée.  Comme au théâtre, ce contact passe par la vue, l'esprit et le coeur mais bien peu par le corps du visiteur qui traverse nos représentations de son monde et de son passé, comme un fantôme déambule sur les lieux qu'il a jadis habités sans pouvoir jamais les toucher.  Si peu retrouve-t-il l'expérience de la matérialité pas toujours confortable qu'il vit au quotidien. 

On pourrait dire qu'en général, l'exposition “plastine” la réalité, comme le Dr Von Hagens le fait avec les corps.  Elle l'exprime en la transcendant, comme tout art cherche à le faire.  Mais ce faisant, ne perd-elle pas ce qui pourrait la différencier des autres médias de communication, ne s'éloigne-t-elle pas de ce contact direct que permettrait la matière et l'objet authentiques dont elle a hérités ainsi que l'espace et les trois dimensions de son lieu muséal? 

 Lorsque les critiques du musée le dénonçaient jadis comme un cimetière et un reposoir, ne faisait-il que décrier ses méthodes dépassées et ses moyens de communication désuets, ou touchaient-ils avec justesse cette relation distancée du musée avec la vie?  Peut-il en être autrement? Le visiteur, dans le théâtre muséal qui transforme le chose la plus banale en attraction, ne souhaite-t-il pas qu'on le sorte de son destin de mortel pour le projeter pendant quelques minutes dans un quotidien transfiguré?  Peut-être. 

Que l'eau continue donc à croupir, emprisonnée dans quelques capsules de verre, afin que nos expositions demeurent bien protégées de la vie comme de la mort. 

Jean-François Leclerc

Centre d'histoire de Montréal



On peut oublier son passé, mais….

Clinique de mémoire aux Habitations Jeanne-Mance septembre 2009

 Une expérience toute récente m’amène à nouveau sur ce blogue ainsi qu’une citation, celle de l’écrivain Frédéric Beigbeder glanée ce week-end dan s un article sur son dernier roman autobiographique. « On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas qu’on peut s’en remettre. » 

Hier, une femme me racontait son histoire, d’un trait, invitée à la faire dans un contexte dont je vous dirai plus quelques lignes plus loin.  Ses parents montréalais avaient quitté la grande ville dans les années cinquante pour aller cultiver une terre ingrate en Abitibi.  La misère les en avait vite chassés comme elle avait brisé leur couple. Pour la mère, après le retour à Montréal, ce fut ensuite la vie d’un logement minable à l’autre avec ses cinq enfants, tentant de joindre les deux bouts jusqu’au moment où elle put se trouver une appartement dans un HLM tout nouveau, le premier à Montréal.  Tout à coup, en me décrivant l’ultime déménagement de sa vie enfantine, la dame fondit en larmes : elle revoyait sa mère et ses frères et sœurs marchant en file indienne dans la neige sur les trottoirs cassés du centre-ville.  Ils emportaient leurs maigres biens sur des traîneaux (qu’on appelait ici des « traînes sauvages »), quittant le vieux logis insalubres et ses rats vers un nouvel appartement fraîchement peint.  Essuyant ses larmes et en s’excusant, elle me dit alors : enfant, je ne réalisais pas ce que je vivais, mais en le racontant aujourd’hui, je vois tout à coup la misère dans laquelle nous avions vécu pendant tant d’années.

Ce témoignage m’a  été confié lors d’une « clinique de mémoire » organisée par le Centre d’histoire de Montréal le 19 septembre dernier. Cette activité est un concept d’animation et de collecte de témoignages mis sur pied en 2003 pour souligner l’arrivée des Portugais au Canada et à Montréal et préparer une exposition sur cette communauté (voir http://www.culturemontreal.ca/mtl_cultures/030612p1_memoire.htm).  Nous l'avons repris à plusieurs reprises.

Cette fois, c’est aux Habitations Jeanne-Mance que nous avions installé notre kiosque, nos caméras et notre équipe sur le site d’une fête de retrouvailles pour les anciens résidants et résidantes du complexe.  J’étais un des intervieweurs.  Ce complexe d’habitations à loyer modique fête cette année son 50e anniversaire.  Les Habitations Jeanne-Mance, que les résidants nommaient aussi le Plan Dozois,  représentaient à l’époque la réalisation d’un rêve, celui  d’une cité modèle pour un secteur très pauvre de Montréal.  Comme ça s’est passé ailleurs, ce rêve avait « bulldozé » tout un quartier ancien, ses bordels et ses maisons de jeu,  pour donner un logis, des parcs et ses services « modernes » à des centaines de Montréalais.

Pour nombre des témoins, malgré nos idées préconçues, la vie dans ce complexe a été associée à une expérience de solidarité et la possibilité pour les familles de sortir du cercle de la misère.  Si les fondations du quartier déchu reposent désormais sous les tours et les maisons en rangée des années 1960, la souvenir de la misère, lui,  caché plus profondément encore, n’attendait qu’un peu d’écoute pour s’éveiller à nouveau.

Jean-François Leclerc

Centre d'histoire de Montréal



Titanic ou comment exposer un conte

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« Titanic. L’exposition » nous propose d’embarquer sur le majestueux vaisseau pour découvrir « les vrais objets, la vraie histoire ».  On invite le visiteur à s’identifier aux passagers en lui remettant une carte d’embarquement avec le nom de l’un d’entre eux.  La prise de la photo du grand départ (disponible moyennant quelques sous à la boutique…je m’en suis abstenu) semble lui promettre une belle expérience. Les salles de ce centre d’exposition situé dans un centre d’achat du centre-ville, le centre Eaton, sont vastes à susciter l’envie de bien des musées. La visite nous fait passer par des décors réalistes - couloir de la première classe, chambre, salle des machines etc. –   et plusieurs objets récupérés dans l’épave, interprétés par des panneaux et vignettes, dans une ambiance sonore adaptée à la scène.  Les humaines victimes de la tragédie sont représentées présentes les photos, biographies et objets personnels de quelques-unes.  La facture plaît certainement aux visiteurs.    http://www.youtube.com/watch?v=yQb0_c8ksZc&feature=related  Une histoire de naufrage spectaculaire, de mort, d’épave, de richesses et de luxe enfouis, voilà qui suffirait à nous émouvoir et à piquer notre curiosité, certes. Pourtant, l’émotion qu’elle devrait susciter semble avoir quitté le navire. Est-ce la faute de l’exposition et de sa muséographie…ou du visiteur que j’étais à ce moment ?  On peut penser que le film à succès de Cameron a trop bien réussi à exposer de manière réaliste tous les éléments de l’histoire.  Il ne reste plus grand-chose à découvrir, sinon quelques fragments et objets tirés des profondeurs de l’océan. Comme bien d’autres, l’histoire du Titanic s’use probablement un peu plus à chaque fois qu’on la médiatise.   Affiche du film TitanicUn autre phénomène pourrait expliquer cette impression d’asepsie émotive de l’exposition : L’histoire du Titanic est passée au cours du 20e siècle du statut d’événement historique à celui de conte.  « Il était une fois une arche de Noé en métal qui a englouti ceux qui, riches ou pauvres, se croyaient protégés par elle… ».  La sagesse populaire que transmet ce conte, comme bien d’autres depuis les débuts de l’humanité, pourrait s’énoncer comme suit : malgré leur orgueil, les humains ne peuvent vaincre les forces de l’univers ni ce dieu mystérieux qui gouverne leurs vies. Une hypothèse parmi d’autres : narré de manière factuelle, le conte du Titanic perdrait-il à la longue de sa force .  Se dissout-il dans un trop plein de réalité et de ses restes matériels remontés à la surface.  Avec lui, l’émotion ?   Une exposition doit parfois se faire conteur et dramaturge et s’éloigner des faits bruts afin de transmettre et actualiser le sens profond d’un événement historique.  Voilà ce que semble dire cette fois mon expérience de visiteur.  C’est probablement le cas du Titanic, après cent ans de remémoration presque permanente des faits.  Sans cette approche, à la longue, le récit du mythique navire pourrait bien faire naufrage, une dernière fois, redevenant ce qu’il fut : un fait divers. 



Un retour aux sources muséal

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L'histoire des musées nous apprend que les premiers musées - dans le sens d'un lieu où sont conservés et exposés des objets, furent les temples grecs et romains puis par la suite les églises.  Le fameux “Mouseion” d'Alexandrie était en fait le lieu de réunion d’une académie de savants, les collections royales et la bibliothèque étant à proximité.  Pour un muséologue québécois, à défaut de vestiges de l'antiquité, un retour aux sources devrait périodiquement passer par une visite d'église ou d'un lieu de pélerinage.  Heureusement, beaucoup d'églises catholiques ont hérité d'une architecture qui évoque l'antiquité, ce qui ne peut que renforcer cette impression d’être en contact avec l'origine des musées. Le lieu de prière et de vénération des fidèles dans plusieurs traditions religieuses (qu'on pense seulement aux temples bouddhistes) ne réunit pas seulement une collection hétéroclite d'objets plus ou moins précieux et d'oeuvres d'art.  Il est aussi un lieu où on expose au regard des croyants les mythes et mystères de la foi par le moyen de statues, de tableaux, de citations gravées dans le pierre, de représentations multiples et récits illustrés.  La première exposition d'interprétation, pourrait-on dire, a donc probablement été produite par une église!  Moyen de communication tout autant que lieu de recueillement, le temple doit en effet convaincre et confirmer les croyants dans leur foi par divers moyens qui appartiennent certes à un autre âge mais qui, pour ceux qui ont été élevés et adhèrent à cette culture, sont encore efficaces.  Créer une ambiance qui prédispose à l’expérience souhaitée, impressionner, émouvoir, assurer un certain confort, proposer plusieurs manières de découvrir les lieux (déambulation, action, écoute passive, contemplation, etc.), voilà des principes qui président tout autant à la muséographie de nos musées et centres d’interprétation modernes, mais d’une autre manière. 

Ce médium de communication qu’est le temple-église s'est adapté à l'évolution du dogme avec lenteur et généralement, de manière cumulative.  La réforme catholique suivant Vatican II a évidemment changé la donne dans plusieurs églises, mais les lieux de pélerinages ont souvent conservé leur « muséographie » originelle. Pour cette raison, le sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré vaut le détour (www.ssadb.qc.ca). L’impression de retour aux sources est renforcée par l’aspect du village de Sainte-Anne, étalé serré le long d’une rue principale au pied d’une crête rocheuse comme les bourgs du Moyen-Age ; la basilique est imposante, des chapelles votives s’accrochent à la colline, semblant puiser des profondeurs du roc leurs secrets et leur mystère.    Les photos ci-haut ne disent pas tout.  Il faut sentir le parfum de bois, d’encens et d’humidité, voir les pélerins, allumer un lampion (un geste d’appropriation du lieu), donc être un pèlerin au moins le temps de ce pèlerinage…muséologique.   Une des photos illustre toutefois parfaitement l’accumulation historique des moyens de communication des expositions ecclésiales. Voyez ce diorama  (non, ce n’est pas le bedeau  en train d’épousseter le chemin de croix mais la représentation d’une scène de la vie d’un saint moderne), accolé à des mosaïques, des tableaux, des fresques, des haut-reliefs…et écran de télévision.  Une belle anthologie de la muséographie religieuse dans un type de lieu qu’on n’associe pas spontanément au médium de l’exposition. J’oubliais:  le Cyclorama de Jérusalem, gigantesque scène en 3D réalisée par divers peintres et terminée en 1882. Il fit une tournée de grandes capitales d’Europe jusqu’à Montréal, avant d’être installé à Sainte-Anne en 1895.  Pourquoi y aller, malgré le thème et la scène biblique on ne peut plus paisible et pastorale?  Ce fut le IMAX de l’époque  et peu d’exemples demeurent dans le monde! (http://www.cyclorama.com/fr/histoire.htm Jean-François Leclerc Muséologue Centre d’histoire de Montréal 



Vieux comme le monde…ou presque

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Rien de mieux qu'un voyage touristique, où que ce soit, pour réaliser qu'en situation de loisir et de détente, le visiteur naturellement paresseux que nous sommes dans ces moments de farniente aime bien soit se dépayser totalement, soit retrouver en exposition des gestes et des habitudes qu'il connaît bien et qui lui facilitent la vie, sans avoir à se casser la tête.

 

Une visite au Musée de Charlevoix, cette fois, fut l'occasion de vivre une micro-expérience de ce type:  dans un espace de l'exposition permanente sur l'art populaire et l'histoire de la région, un plateau où est disposé un simple album aux pages plastifiées et boudinées.  L'album contient des reproductions de cartes postales anciennes de la région.  Rien de technologiquement avancé et une proposition on ne peut plus familière, celle de feuilleter un album bien assis sur un banc mis à notre disposition (merci!), comme si nous étions chez nos grands-parents.  Le même sentiment de découvrir le passé d'une région comme s'il appartenait à notre propre famille, par la magie du médium archi-connu de la carte postale et l'effet du geste lent de tourner des pages mille fois repris depuis notre petite enfance. 

 

Tout simple, mais tout de même efficace, car inévitablement, au gré de la curiosité, on cherche à identifier la scène ou le paysage représenté.  Il en reste donc quelque chose.

 

En 2001, dans son exposition permanente, le Centre d'histoire a utilisé ce procédé  vieux comme…l'imprimé.  Elle donne au visiteur le sentiment d'être actif et d'avoir le choix.  Ça marche.  Tout dépend du visiteur, évidemment!

 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d'histoire de Montréal

 



“Raconte”. Le musée et le travail de mémoire.

Ulysse?

Au gré de mes lectures, je cueille parfois des citations d’auteurs qui n’ont rien à voir avec la muséologie mais qui me semblent exprimer à merveille les fondements de ce que nous faisons dans les musées.  Une de nos missions est en effet de préserver et communiquer le témoignage vivant qui fait partie également du patrimoine mondial, comme on le reconnaît de plus en plus.

Mais quel est l’intérêt de ce travail, pris en charge dans le cas du Centre d’histoire de Montréal particulièrement par son Musée de la personne ww.muséedelapersonne.ca . Pourquoi faire parler, écouter et enregistrer les récits de vie ?  Une accumulation un peu vaine de souvenirs ou un travail nécessaire ? 

L’écrivain Milan Kundera, dans son roman L’ignorance, publié en 2003 chez Gallimard, évoque l’expérience ambivalente des émigrés tchèques après la chute du mur devant leur possible retour dans le pays qu’ils ont quitté sous le régime communiste, comme son personnage Irena, et l’expérience de ceux  qui sont restés.  L’aventure mythique d’Ulysse lui sert de miroir antique pour ancrer une réflexion dont je cite un extrait (pp.36-37) : 

« Pendant les vingt ans de son absence, les Ithaquois gardaient beaucoup de souvenirs d’Ulysse, mais ne ressentaient pour lui aucune nostalgie.  Tandis qu’Ulysse souffrait de nostalgie et ne se souvenait de presque rien. On peut comprendre cette curieuse contradiction si on se rend compte que la mémoire, pour qu’elle puisse bien fonctionner, a besoin d’un entraînement incessant : si les souvenirs ne sont pas évoqués, encore et encore, dans les conversations entre amis, ils s’en vont.  Les émigrés regroupés dans des colonies de compatriotes se racontent jusqu’à la nausée les mêmes histoires qui, ainsi, deviennent inoubliables.  Mais ceux qui ne fréquentent pas leurs compatriotes, comme Irena ou Ulysse, sont inévitablement frappés d’amnésie.  Plus leur nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs.  Plus Ulysse languissait, plus il oubliait.  Carla nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. (…)  Pendant vingt ans  il (Ulysse) n’avait pensé qu’à son retour.  Mais une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, l’essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance.  Et ce trésor, il l’avait perdu et n’aurait pu le retrouver qu’en racontant.. (…)Mais à Ithaque il n’était pas un étranger, il était l’un des leurs et c’est pourquoi l’idée ne venait à personne de lui dire :  « Raconte ». 

« Raconte ».  Le récit permet donc d’abord à celui qui le porte de retrouver et de consolider le trésor de son expérience et ainsi, de le préserver dans sa propre mémoire.  En sollicitant cette mémoire, le musée devient un déclencheur et contribue à la préservation de ce patrimoine personnel.  Tant mieux s’il peut préserver de manière plus tangible ce témoignage par son enregistrement et sa diffusion.  Quoiqu’il en soit,  le simple fait de demander à une personne de se raconter permettra à sa mémoire d’exister, de s’enraciner dans le présent pour devenir une partie de son quotidien et de ceux qui l’entourent.   

Le patrimoine, c’est d’abord dans la vie qu’il se forme avant d’être adopté et transmis par la collectivité et par les institutions qui en ont la mission. 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d'histoire de Montréal



Les absents

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Une visite à la Prison-des-Patriote, « lieu de mémoire des rébellions de 1837-38 », m’a fait toucher à un des grands défis d’une exposition d’histoire.  Comment créer par des artifices muséographiques une expérience authentique, comment faire revivre les absents dont il est question dans nos expositions, qu'ils soient des personnes ou des événements passés. 

Ce lieu de mémoire est situé au sous-sol  de l’ancienne prison du Pied-du Courant, désaffectée puis acquise par la Société des alcools dans les années 1920.  Ce recyclage a permis de sauver la magnifique façade néo-classique des années 1830, rare exemple de bâtiment institutionnel de cette époque à Montréal, tout en contribuant à sa destruction intérieure par ajouts et transformations successives jusqu'à récemment, dont la démolition du mur d’enceinte.  Heureusement, un centre d’interprétation s’y est installé au début des années 2000 pour nous rappeler que quelque chose d’important s’y passa, l’emprisonnement de centaines de patriotes ayant participé aux insurrections de 1837 et 1838 contre le pouvoir colonial britannique, et l’exécution d’une dizaine d’entre eux.

Le muséologue possédant une formation scientifique, dans mon cas, en histoire, est souvent déchiré entre la nécessité de transmettre l’histoire dans toute sa complexité, les débats qu’elle suscite, sans en masquer le flou, les nuances et les incertitudes, et l’importance de communiquer simplement, esthétiquement, de manière sensible et accessible au plus grand nombre.  De là des compromis muséographiques qui donnent parfois

lieu à une certaine confusion des genres.

L’exposition d’histoire dans un lieu de mémoire doit faire face à un autre défi, plus grand encore, celui de faire parler les traces architecturales et autres vestiges qui témoignent sur place des personnes et événements commémorés tout en les replaçant dans leur contexte.  Nombre de musées logent dans des bâtiments historiques, mais leur installation s’accompagne souvent d’une neutralisation de leur espace intérieur.  Une perte pour le visiteur et pour le patrimoine, mais un gain pour le musée quand sa mission dépasse la mise en valeur du lieu, comme c'est le cas du Centre d’histoire dans une ancienne caserne de pompier de 1903 ou de l’Écomusée du fier monde dans son ancien bain public. Rien de plus embêtant en effet que de présenter une exposition dans un lieu dont la forte présence architecturale vient interférer avec elle et distraire le visiteur de son propos.

Dans un lieu de mémoire, le conflit s’exprime différemment.  L’exposition doit dévoiler le contexte qui explique l'importance du bâtiment mais également permettre de le décoder.  Elle doit aussi favoriser l'expérience sensorielle du visiteur qui vient chercher en particulier dans ce lieu, un contact privilégié avec des personnes depuis longtemps disparues et des événements devenus “historiques”, en somme, avec des absents.  Dans les maisons et lieux historiques, la tradition interprétative nous a habitués à des expositions de panneaux au mieux assortis de films et de maquettes.  Je vis souvent ces expos comme une rupture dans l'expérience de l'esprit des lieux. Je les regarde rapidement pour revenir au plus vite à l'émotion et à l'esprit des lieux. L'exposition agit dans ce cas comme un écran plus qu'elle ne révèle le sens du lieu.  Les bonnes intentions pédagogiques de ces présentations sont souvent ennemies de leur efficacité.  Le visiteur de lieux historiques veut avoir l'impression de vivre un contact direct avec le passé.

Pour transformer le vide créé par le temps, l'effacement de la mémoire ou la destruction partielle des traces de leur passage en une présence forte et sensible, la méthode habituelle consiste à remeubler à l'original. Tant mieux si la conservation du lieu le permet.  Le recours aux pièces d'époque (period room) est aussi ancien qu'efficace, donnant l'impression que les occupants des lieux viennent à peine de le quitter.  Ce n'est pas toujours possible, comme à la Prison des patriotes où les cellules et les pièces de la prison d'existent plus.  Une approche artistique, poétique et moins rationnelle de l’exposition contribuerait alors plus efficacement à charger les rares traces matérielles du passé d'une présence forte et convaincante que la classique exposition d’interprétation. 

Comme l'historien muséologue que je suis, les concepteurs ou les responsables de ces lieux hésitent trop souvent à abandonner leurs objectifs bien ciblés de communicateurs pour risquer l’évanescent et l'indéterminé de l’approche artistique, craignant que le visiteur ressorte d’une telle expérience avec le même petit bagage de connaissances mal ficelé qu’en entrant. Le risque est réel.  L’historien veut démontrer, débattre, convaincre par ses mots et en s'appuyant sur des documents d'époque. 

L’exposition la plus classique peut cependant compter sur un atout tout aussi classique mais efficace, le guide animateur.  C’est lui – ou elle, qui est capable de jouer avec le potentiel de l’exposition, qui peut s’adapter au visiteur, à ses attentes, qui connaît bien les forces et les faiblesses du lieu.  La guide en fonction hier à la Prison-des-Patriotes laissait entendre sans le dire ouvertement que ses visiteurs s’intéressaient parfois plus aux conditions de vie et à l’histoire de la prison et des prisonniers, notamment patriotes, qu’à celle des rébellions.  Or, l’exposition permanente de la prison est presque silencieuse là-dessus.  J’ai été particulièrement touché lorsqu’elle m’a fait le récit de l’exécution cruelle et ratée du jeune Joseph Duquette et d’un autre patriote handicapé, de quoi nous faire comprendre qu’aucun pays n’est à l’abri de l’oppression et que les pouvoirs coloniaux et les État répressifs trouvent des solutions étrangement similaires d'une époque à l'autre pour mater la contestation, des Patriotes canadiens aux révoltés ouighours et iraniens. 

Ce que les murs silencieux, les anneaux et les traces presque ignorés par l’exposition ne pouvaient plus raconter, la guide arrivait à nous le communiquer.

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d'histoire de Montréal



“The” film en exposition.

Projection dans une salle d'exposition de la Maison des cultures amérindiennes.  Photo J.F. Leclerc

 

Une brève visite à la Maison des cultures amérindiennes à Mont-Saint-Hilaire m'a rappelé une observation fréquente en exposition.  Un mot sur cette Maison:  un bel édifice sur un chemin montant du Chemin des patriotes au mont Saint-Hilaire, une grande salle destinée à l'animation et deux salles d'exposition avec trois expositions, l'une sur les canots, l'autre sur le maïs et enfin, des toiles d'André Michel dépeignant des autochtones (ce peintre d'origine française a adopté les cultures amérindiennes depuis les années 1970 et surtout, été le promoteur de la construction de cette maison en Montérégie, une idée qui n'a pas d'emblée fait l'unanimité dans cette région).

Faute d'animation  et d'animateurs (le musée semblait en pause en ce dimanche de vacances), le tout paraissait un peu léger, mais après avoir fait le tour, je remarque un groupe de personnes assises devant un écran.  On y projetait un documentaire sur la construction d'un canot d'écorce.  Les gens sont demeurés silencieux et attentifs pendant au moins une trentaine de minutes, même les enfants d'une petite famille.  Pourtant, aucune narration ni musique dans ce documentaire, seulement les rares paroles de l'artisan autochtone appliqué à créer cette merveille de technologie on ne peut plus verte qu'est le canot d'écorce, incluant les matériaux, la quincaillerie -des chevilles de bois, et le scellant fait d'un mélange cuit de gomme d'épinette et de graisse.

Tout ceci me rappelle que l'image en mouvement est toujours captivante dans une exposition, tout dépendant évidemment du type d'exposition.  Ici, dans le dépouillement relatif de cette Maison, elle devenait une véritable attraction qui donnait corps et humanité aux objets et portraits présentés.  Nous n'avions qu'envie par la suite de retourner voir le véritable canot d'écorce de l'exposition, à peine regardé quelques minutes plus tôt,  pour découvrir en le touchant le résultat du patient travail de l'artisan aux techniques si anciennes.

Le document audio-visuel a sa propre dynamique et rappelle l'exposition par son processus d'élaboration:  idée, scénario, recherche, développement, montage etc. Il attire naturellement.  Plus que l'exposition, ses codes sont connus (centenaires ou presque) et sa forme crée une relation très forte, intime, avec le spectateur car elle semble se rapprocher en lui de l'expérience complexe d'exister.   L'environnement habituel du film  favorise aussi cette préférence :  salle isolée, pénombre, bancs ou chaises, repos du corps en somme et concentration.  Ah,  que cela manque parfois dans nos expositions - comme les lieux pour réfléchir et s'asseoir.  Combien sont-ils souhaités par le visiteur et nécessaires à sa visite.

L'ancienne exposition du Centre d'histoire de Montréal présentait un diaporama assez élaboré faisant une sorte de synthèse sympathique sur Montréal et son histoire.  Dans les guides touristiques, “the” film était l'attraction no.1 du musée, ce qui nous étonnait toujours. 

Il faut pourtant l'admettre, même avec la meilleure exposition, lorsque le propos est élaboré (c'est le cas des expositions d'histoire), c'est tout un défi d'approcher l'expérience intense, esthétique, émotive et surtout enveloppante du film.  

 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d'histoire de Montréal



Sous l’expo, des créateurs

 Salle du cours La peinture et l'inconscient.  École d'été de Mont-Laurier.  Photo de J.F.Leclerc

 

Mes visites d'expo font une pause, pour le moment, mais j'ai touché autrement au thème de ce blogue, soit, ce qui nous branche dans les expos que nous visitons, en vivant cette fois une belle aventure de création.

Sous les pavés, la plage, disaient les étudiants de Mai 68, dit-on.  Pour les paraphraser, on pourrait dire, sous l'expo, des créateurs.  Les concepteurs d'exposition et ceux qui participent à leur élaboration sont en effet des artistes à leur manière comme le sont les réalisateurs de cinémas ou les metteurs en scène de théâtre.  On l'ignore souvent.

Comme au cinéma ou au théâtre, une multitude de personnes, du concepteur, au rédacteur à l'installateur, en passant par le designer et le graphiste construisent l'oeuvre collective de l'exposition. Tous contribuent par leur créativité et leur ingéniosité au résultat final.  Comme au cinéma, dans une moindre mesure, l'exposition naît d'un processus un peu lourd qui éloigne le créateur et le concepteur de sa production, parce que son contact avec le processus est beaucoup moins direct que celui de l'artiste en arts visuels avec son tableau ou son installation par exemple.

Il est donc tout à fait stimulant de vivre à l'occasion plus intensément et directement le processus créatif.  J'ai eu l'occasion de le faire à l'École d'été des arts et métiers d'art de Mont-Laurier. J'avais choisi le cours La peinture et l'inconscient, plus pour le médium acrylique - que je pratique depuis quelques années, que pour l'inconscient avec lequel je m'accommode assez bien en apparence… (je sais bien qu'il joue un rôle essentiel dans toute notre vie et pour les créateurs).

Située dans une petite ville des Hautes-Laurentides, en bord de la rivière Lièvre, cette école offre des sessions de 5 jours avec des formateurs qui sont aussi des artistes et des créateurs professionnels.  Les organisateurs sont accueillants, tout est bien organisé et des activités - conférences, activités de détente - nous permettent de mieux connaître les autres étudiants et de prendre contact avec les gens de la place (dans ce cas, au café Coop Solime Alix).

www.lecoledete.com

La pédagogie de l'artiste Lise Fradet était souple, discrète (parfois un peu trop à mon goût), ce qui a permis aux participants de trouver leur voie en évitant de copier plus ou moins “inconsciemment” le style du professeur.  Cette artiste a abandonné un boulot de secrétaire dans les années 1980 pour se consacrer à son art quoiqu'il en coûte.  La proximité cordiale des autres élèves et professeurs m'a permis de rencontrer et d'échanger avec d'autres artistes aux profils très diversifiés, que ce soit Nicole Lebel (www.nicolelebel.com), qui explore l'abstraction, Lucien Lisabelle(www.lucienlisabelle.com) , photographe dont les photos aériennes magnifiques approchent aussi l'abstraction, Jacques Clément (www.jacquesclement.com) , qui décline le dessin de modèle vivant sous diverses formes et médiums et enfin, Gisèle Richer, artiste de Mont-Laurier travaillent avec des technique mixtes.

Dr Muséo recommande à toute personne associée à l'élaboration des expositions un tel contact avec le processus créatif et avec ceux qui le vivent à plein temps, loin des préoccupations de bon aloi mais intéressées de nos musées à la recherche du public et de notoriété.

 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d'histoire de Montréal.