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Les absents 31 juillet, 2009

Posté par francolec dans : Non classé , ajouter un commentaire

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Une visite à la Prison-des-Patriote, « lieu de mémoire des rébellions de 1837-38 », m’a fait toucher à un des grands défis d’une exposition d’histoire.  Comment créer par des artifices muséographiques une expérience authentique, comment faire revivre les absents dont il est question dans nos expositions, qu’ils soient des personnes ou des événements passés. 

Ce lieu de mémoire est situé au sous-sol  de l’ancienne prison du Pied-du Courant, désaffectée puis acquise par la Société des alcools dans les années 1920.  Ce recyclage a permis de sauver la magnifique façade néo-classique des années 1830, rare exemple de bâtiment institutionnel de cette époque à Montréal, tout en contribuant à sa destruction intérieure par ajouts et transformations successives jusqu’à récemment, dont la démolition du mur d’enceinte.  Heureusement, un centre d’interprétation s’y est installé au début des années 2000 pour nous rappeler que quelque chose d’important s’y passa, l’emprisonnement de centaines de patriotes ayant participé aux insurrections de 1837 et 1838 contre le pouvoir colonial britannique, et l’exécution d’une dizaine d’entre eux.

Le muséologue possédant une formation scientifique, dans mon cas, en histoire, est souvent déchiré entre la nécessité de transmettre l’histoire dans toute sa complexité, les débats qu’elle suscite, sans en masquer le flou, les nuances et les incertitudes, et l’importance de communiquer simplement, esthétiquement, de manière sensible et accessible au plus grand nombre.  De là des compromis muséographiques qui donnent parfois

lieu à une certaine confusion des genres.

L’exposition d’histoire dans un lieu de mémoire doit faire face à un autre défi, plus grand encore, celui de faire parler les traces architecturales et autres vestiges qui témoignent sur place des personnes et événements commémorés tout en les replaçant dans leur contexte.  Nombre de musées logent dans des bâtiments historiques, mais leur installation s’accompagne souvent d’une neutralisation de leur espace intérieur.  Une perte pour le visiteur et pour le patrimoine, mais un gain pour le musée quand sa mission dépasse la mise en valeur du lieu, comme c’est le cas du Centre d’histoire dans une ancienne caserne de pompier de 1903 ou de l’Écomusée du fier monde dans son ancien bain public. Rien de plus embêtant en effet que de présenter une exposition dans un lieu dont la forte présence architecturale vient interférer avec elle et distraire le visiteur de son propos.

Dans un lieu de mémoire, le conflit s’exprime différemment.  L’exposition doit dévoiler le contexte qui explique l’importance du bâtiment mais également permettre de le décoder.  Elle doit aussi favoriser l’expérience sensorielle du visiteur qui vient chercher en particulier dans ce lieu, un contact privilégié avec des personnes depuis longtemps disparues et des événements devenus « historiques », en somme, avec des absents.  Dans les maisons et lieux historiques, la tradition interprétative nous a habitués à des expositions de panneaux au mieux assortis de films et de maquettes.  Je vis souvent ces expos comme une rupture dans l’expérience de l’esprit des lieux. Je les regarde rapidement pour revenir au plus vite à l’émotion et à l’esprit des lieux. L’exposition agit dans ce cas comme un écran plus qu’elle ne révèle le sens du lieu.  Les bonnes intentions pédagogiques de ces présentations sont souvent ennemies de leur efficacité.  Le visiteur de lieux historiques veut avoir l’impression de vivre un contact direct avec le passé.

Pour transformer le vide créé par le temps, l’effacement de la mémoire ou la destruction partielle des traces de leur passage en une présence forte et sensible, la méthode habituelle consiste à remeubler à l’original. Tant mieux si la conservation du lieu le permet.  Le recours aux pièces d’époque (period room) est aussi ancien qu’efficace, donnant l’impression que les occupants des lieux viennent à peine de le quitter.  Ce n’est pas toujours possible, comme à la Prison des patriotes où les cellules et les pièces de la prison d’existent plus.  Une approche artistique, poétique et moins rationnelle de l’exposition contribuerait alors plus efficacement à charger les rares traces matérielles du passé d’une présence forte et convaincante que la classique exposition d’interprétation. 

Comme l’historien muséologue que je suis, les concepteurs ou les responsables de ces lieux hésitent trop souvent à abandonner leurs objectifs bien ciblés de communicateurs pour risquer l’évanescent et l’indéterminé de l’approche artistique, craignant que le visiteur ressorte d’une telle expérience avec le même petit bagage de connaissances mal ficelé qu’en entrant. Le risque est réel.  L’historien veut démontrer, débattre, convaincre par ses mots et en s’appuyant sur des documents d’époque. 

L’exposition la plus classique peut cependant compter sur un atout tout aussi classique mais efficace, le guide animateur.  C’est lui – ou elle, qui est capable de jouer avec le potentiel de l’exposition, qui peut s’adapter au visiteur, à ses attentes, qui connaît bien les forces et les faiblesses du lieu.  La guide en fonction hier à la Prison-des-Patriotes laissait entendre sans le dire ouvertement que ses visiteurs s’intéressaient parfois plus aux conditions de vie et à l’histoire de la prison et des prisonniers, notamment patriotes, qu’à celle des rébellions.  Or, l’exposition permanente de la prison est presque silencieuse là-dessus.  J’ai été particulièrement touché lorsqu’elle m’a fait le récit de l’exécution cruelle et ratée du jeune Joseph Duquette et d’un autre patriote handicapé, de quoi nous faire comprendre qu’aucun pays n’est à l’abri de l’oppression et que les pouvoirs coloniaux et les État répressifs trouvent des solutions étrangement similaires d’une époque à l’autre pour mater la contestation, des Patriotes canadiens aux révoltés ouighours et iraniens. 

Ce que les murs silencieux, les anneaux et les traces presque ignorés par l’exposition ne pouvaient plus raconter, la guide arrivait à nous le communiquer.

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d’histoire de Montréal

« The » film en exposition. 27 juillet, 2009

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Projection dans une salle d'exposition de la Maison des cultures amérindiennes.  Photo J.F. Leclerc

 

Une brève visite à la Maison des cultures amérindiennes à Mont-Saint-Hilaire m’a rappelé une observation fréquente en exposition.  Un mot sur cette Maison:  un bel édifice sur un chemin montant du Chemin des patriotes au mont Saint-Hilaire, une grande salle destinée à l’animation et deux salles d’exposition avec trois expositions, l’une sur les canots, l’autre sur le maïs et enfin, des toiles d’André Michel dépeignant des autochtones (ce peintre d’origine française a adopté les cultures amérindiennes depuis les années 1970 et surtout, été le promoteur de la construction de cette maison en Montérégie, une idée qui n’a pas d’emblée fait l’unanimité dans cette région).

Faute d’animation  et d’animateurs (le musée semblait en pause en ce dimanche de vacances), le tout paraissait un peu léger, mais après avoir fait le tour, je remarque un groupe de personnes assises devant un écran.  On y projetait un documentaire sur la construction d’un canot d’écorce.  Les gens sont demeurés silencieux et attentifs pendant au moins une trentaine de minutes, même les enfants d’une petite famille.  Pourtant, aucune narration ni musique dans ce documentaire, seulement les rares paroles de l’artisan autochtone appliqué à créer cette merveille de technologie on ne peut plus verte qu’est le canot d’écorce, incluant les matériaux, la quincaillerie -des chevilles de bois, et le scellant fait d’un mélange cuit de gomme d’épinette et de graisse.

Tout ceci me rappelle que l’image en mouvement est toujours captivante dans une exposition, tout dépendant évidemment du type d’exposition.  Ici, dans le dépouillement relatif de cette Maison, elle devenait une véritable attraction qui donnait corps et humanité aux objets et portraits présentés.  Nous n’avions qu’envie par la suite de retourner voir le véritable canot d’écorce de l’exposition, à peine regardé quelques minutes plus tôt,  pour découvrir en le touchant le résultat du patient travail de l’artisan aux techniques si anciennes.

Le document audio-visuel a sa propre dynamique et rappelle l’exposition par son processus d’élaboration:  idée, scénario, recherche, développement, montage etc. Il attire naturellement.  Plus que l’exposition, ses codes sont connus (centenaires ou presque) et sa forme crée une relation très forte, intime, avec le spectateur car elle semble se rapprocher en lui de l’expérience complexe d’exister.   L’environnement habituel du film  favorise aussi cette préférence :  salle isolée, pénombre, bancs ou chaises, repos du corps en somme et concentration.  Ah,  que cela manque parfois dans nos expositions – comme les lieux pour réfléchir et s’asseoir.  Combien sont-ils souhaités par le visiteur et nécessaires à sa visite.

L’ancienne exposition du Centre d’histoire de Montréal présentait un diaporama assez élaboré faisant une sorte de synthèse sympathique sur Montréal et son histoire.  Dans les guides touristiques, « the » film était l’attraction no.1 du musée, ce qui nous étonnait toujours. 

Il faut pourtant l’admettre, même avec la meilleure exposition, lorsque le propos est élaboré (c’est le cas des expositions d’histoire), c’est tout un défi d’approcher l’expérience intense, esthétique, émotive et surtout enveloppante du film.  

 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d’histoire de Montréal

Sous l’expo, des créateurs 18 juillet, 2009

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 Salle du cours La peinture et l'inconscient.  École d'été de Mont-Laurier.  Photo de J.F.Leclerc

 

Mes visites d’expo font une pause, pour le moment, mais j’ai touché autrement au thème de ce blogue, soit, ce qui nous branche dans les expos que nous visitons, en vivant cette fois une belle aventure de création.

Sous les pavés, la plage, disaient les étudiants de Mai 68, dit-on.  Pour les paraphraser, on pourrait dire, sous l’expo, des créateurs.  Les concepteurs d’exposition et ceux qui participent à leur élaboration sont en effet des artistes à leur manière comme le sont les réalisateurs de cinémas ou les metteurs en scène de théâtre.  On l’ignore souvent.

Comme au cinéma ou au théâtre, une multitude de personnes, du concepteur, au rédacteur à l’installateur, en passant par le designer et le graphiste construisent l’oeuvre collective de l’exposition. Tous contribuent par leur créativité et leur ingéniosité au résultat final.  Comme au cinéma, dans une moindre mesure, l’exposition naît d’un processus un peu lourd qui éloigne le créateur et le concepteur de sa production, parce que son contact avec le processus est beaucoup moins direct que celui de l’artiste en arts visuels avec son tableau ou son installation par exemple.

Il est donc tout à fait stimulant de vivre à l’occasion plus intensément et directement le processus créatif.  J’ai eu l’occasion de le faire à l’École d’été des arts et métiers d’art de Mont-Laurier. J’avais choisi le cours La peinture et l’inconscient, plus pour le médium acrylique – que je pratique depuis quelques années, que pour l’inconscient avec lequel je m’accommode assez bien en apparence… (je sais bien qu’il joue un rôle essentiel dans toute notre vie et pour les créateurs).

Située dans une petite ville des Hautes-Laurentides, en bord de la rivière Lièvre, cette école offre des sessions de 5 jours avec des formateurs qui sont aussi des artistes et des créateurs professionnels.  Les organisateurs sont accueillants, tout est bien organisé et des activités – conférences, activités de détente – nous permettent de mieux connaître les autres étudiants et de prendre contact avec les gens de la place (dans ce cas, au café Coop Solime Alix).

www.lecoledete.com

La pédagogie de l’artiste Lise Fradet était souple, discrète (parfois un peu trop à mon goût), ce qui a permis aux participants de trouver leur voie en évitant de copier plus ou moins « inconsciemment » le style du professeur.  Cette artiste a abandonné un boulot de secrétaire dans les années 1980 pour se consacrer à son art quoiqu’il en coûte.  La proximité cordiale des autres élèves et professeurs m’a permis de rencontrer et d’échanger avec d’autres artistes aux profils très diversifiés, que ce soit Nicole Lebel (www.nicolelebel.com), qui explore l’abstraction, Lucien Lisabelle(www.lucienlisabelle.com) , photographe dont les photos aériennes magnifiques approchent aussi l’abstraction, Jacques Clément (www.jacquesclement.com) , qui décline le dessin de modèle vivant sous diverses formes et médiums et enfin, Gisèle Richer, artiste de Mont-Laurier travaillent avec des technique mixtes.

Dr Muséo recommande à toute personne associée à l’élaboration des expositions un tel contact avec le processus créatif et avec ceux qui le vivent à plein temps, loin des préoccupations de bon aloi mais intéressées de nos musées à la recherche du public et de notoriété.

 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d’histoire de Montréal.

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