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La muséologie basque entre affirmation identitaire et modernité: impressions de voyage 22 avril, 2010

Posté par francolec dans : Non classé , 1 commentaire

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Je voulais le faire depuis longtemps, revenir sur mon bref voyage dans le pays basque espagnol. Le voici,  Préparez-vous à de la lecture !

C’était à l’occasion d’une conférence l’automne dernier. J’étais invité à Donostia-San Sebastián par l’université du Pays basque pour le « V Congreso “Museos, patrimonios culturales y desarrollos locales»,”Museoak, kultur ondareak eta toki garapenak”  V. kongresua , 5ème Congrès « Musées, patrimoines culturels et développements locaux ».  Remarquez bien les deux premières appellations, la seconde en basque, la première en castillan (c’est ainsi qu’on désigne la «langue commune de l’État» par rapport les langues des territoires autonomes, comme le catalan, le galicien ou l’euskera, c.à.dire le basque.).  Nous voilà au cœur de ce qui travaille le pays basque espagnol, cette cohabitation de deux cultures, l’une ayant dominé l’autre pendant des siècles. Le pays basque est une petite enclave linguistique et culturelle possédant une certaine autonomie, où habite un peuple dont la culture millénaire a précédé celle des Espagnols.  Cette région est située au nord de l’Espagne et déborde du côté de la France, donnant le spectacle d’un paisible pays de collines où défilent de petits villages et quelques villes à flanc de montage et dans le creux des vallées.   

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Paysages basquesPour le voyageur, les apparences sont souvent trompeuses. Quand on est muséologue et invité, les occasions ne manquent toutefois pas de gratter un peu la surface des choses, et interroger les personnes qui acceptent de dévoiler les secrets de famille nationaux.  Mon premier contact fut avec Bilbao, cette ville industrielle qui comme cette région autonome, a souffert du grave déclin industriel dans les années 1980 avant de devenir le cœur de la région la plus riche d’Espagne. Propreté, rénovations, architecture moderniste (mais pratiquement pas de gratte-ciels), aménagements piétonniers et transports efficaces (les tramways modernes), autour d’une belle vieilles ville aux rues étroites où la sociabilité des Basques et des Espagnols se manifeste dans la rue et sur les places publiques.Bilbao, propre, fonctionnelle, moderne autour d’un centre historique. 

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Le peuple basque a amorcé son réveil nationaliste il y a plus d’un siècle. Après la seconde guerre mondiale, après des décennies de dure répression sociale et linguistique sous le général Franco, la quête et l’affirmation identitaire et politique se sont transformées en tragédie dont les échos nous parviennent à l’occasion selon le cycle des révoltes, des actes terroristes et de la répression policière. Pourtant, sur place, rien ne transparaît de tout ce drame. Calme, modernité, propreté, langue basque sur les panneaux de signalisation, fortes traditions notamment culinaires (les meilleurs cuisiniers espagnols sont basques semble-t-il). Comme partout dans le monde, en temps normal, le quotidien qui l’emporte… 

Un graffiti réclamant la libération des prisonniers politiques. 

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Pour un Québécois, il est facile de trouver dans ce pays quelques échos de notre propre questionnement identitaire. Mais étrangement, lors de ce bref séjour, j’ai mieux compris comment il peut être difficile pour un étranger de comprendre le combat des Québécois francophones  Ce récit national, ces image de nous-mêmes et les aspirations souverainistes d’une partie de la population que nous tenons pour évidentes le sont-elles à ce point ?

Si l’objet du congrès et de ma visite étaient la muséologie, j’ai cherché pendant ces quelques jours, plus ou moins consciemment, à décoder l’identité basque à travers au programme très chargé, du petit matin jusqu’à la nuit. Les visites muséales organisées m’ont fait voir nombre de musées portant sur la culture basque. Il faut savoir que le pays basque est un ensemble de sous-régions longtemps isolées qui ont développé leur propre identité autour de centres urbains régionaux. La plupart de ces petits musées, étaient destinés à valoriser la culture, la langue, les traditions rurales (comme le jeu de la pelote basque, très ancien), l’artisanat ou les industries locales (comme la production de cidre de pommes et la sidérurgie par exemple). Je retrouvais tout à fait nos musées régionaux ethnographiques mettant en valeur la culture traditionnelle. L’aspect un peu répétitif de ces musées me paraissait répéter un message, toujours le même, que cette culture et cette langue sont vivantes, que ses traditions continuent. Pourtant, lorsqu’on interrogeait nos guides et nos hôtes, ou le personnel des musées, le portrait se nuançait. Le basque est parlé plus ou moins, et parfois moins que plus selon la région, même si les enfants ont recommencé à apprendre cette langue à l’école en raison de lois linguistiques (même les petits migrants espagnols, ce qui fait espérer un renversement de tendance). Pourtant, l’espagnol demeure la langue de la rue et de la famille pour nombre de Basques qui ont perdu leur langue d’origine au cours des décennies de répression culturelle ou qui ont grandi dans des familles hispanophones venues du reste de l’Espagne. Nous avions l’impression que ces musées ethnographiques, même les plus modernes, avaient du mal à témoigner de cette réalité complexe, trop portés à valoriser les fondements traditionnels de leur culture distincte. J’aurais aimé qu’on me dise comment ce peuple opprimé avait cherché à canaliser ces identités et ces influences extérieures par des moyens politiques, des lois linguistiques, par des ententes laborieuses et la négociation de pouvoirs avec l’état fédéral afin d’éviter – comme au Québec, que le bulldozer des cultures dominantes et de la mondialisation ne sapent ce que des siècles avaient patiemment élaboré, un peuple distinct et fier de l’être. Sans oublier les zones grises, les opinions divergentes et les diverses manières d’envisager l’avenir de cette nation. 

Quelques images en vrac: Musée basque de Bilbao. Une ferme et cidrerie rurale (2 photos). Musée basque de Gernika. Centre d’interprétation d’une usine sidérurgique  dscn5382.jpg dscn5515.jpgdscn5506.jpgdscn5440.jpgdscn5541.jpg

Il n’est pas étonnant dans ce contexte que le Pays basque ait accueilli cette vedette mondiale de la modernité architecturale qu’est le Guggenheim à Bilbao. Ce musée est plus petit qu’il n’y paraît sur les photographies et les cartes postales, mais magnifique par son architecture spectaculaire, aux formes organiques et mécaniques à la fois. En visitant ses expositions, on se rend pourtant compte que ses collections d’œuvres d’artistes américains ou vivant aux États-Unis ont bien peu à voir avec ce lieu ni avec la culture basque. Comme la menaçante maman araignée de Louise Bourgeois qui jouxte le musée, le Guggenheim séduit, subjugue et inquiète tout à la fois. Dans la guerre des peuples et des villes pour leur notoriété mondiale, les petites nations ne cherchent-elles à tout prix à se dire et de présenter comme «  modernes », de leur temps et même d’avant-garde, quitte à se jeter sur les icônes de la culture mondialisée pour l’affirmer ? Au risque de se perdre un peu. De Dubaï à Montréal en passant par Shanghai, un petit nombre seulement a pourtant les moyens de réaliser ses rêves et réussit à en faire un succès international.  Le musée Guggenheim de Bilbao et les environs

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Le Guggenheim n’est pas le seul signe de la modernisation des musées basques, lequel semble indiquer aussi une évolution du rapport avec l’identité. Les musées de société basques connaissent en effet depuis un peu plus d’une décennie, une mutation que les musées québécois ont connue il y a une vingtaine d’années. La prospérité et des fonds européens ont en effet permis de moderniser ou encore de créer des musées qui tentent d’intégrer à la fois la tradition et l’affirmation nationale à une modernité ouverte sur le monde. Un superbe exemple est le Musée de la paix de Gernika qui se définit ainsi: « La mission de la Fondation Musée de la Paix de Gernika est de conserver, d’exposer, de diffuser, d’encourager les recherches et d’éduquer le visiteur dans les idées de base de la culture de la paix. Elle s’attache aussi à informer de tout le travail réalisé dans le passé ou le présent ayant à voir avec l’histoire de Gernika-Lumo. » À l’origine, le musée Gernika commémorait le bombardement en 1937 de la ville, cœur culturel et historique du pays basque, par les troupes allemandes et espagnoles au cours de la guerre civile. Cet événement a inspiré à Picasso une toile célèbre. À la fin des années 1990, ce musée eut le génie de tabler sur ce qui, dans cet événement, pouvait parler à tous les humains, le thème de la paix et d’élargir sa mission en conséquence.  Un peu comme si le Musée de l’holocauste de Montréal  devenait un jour le musée de la Dignité humaine (il fait d’ailleurs déjà ce type de travail autour de valeur humanistes avec les clientèles scolaires). Au moment où les témoins du drame disparaissent peu à peu, il est certainement plus facile de faire accepter cette transition du mémorial local à musée au message universel. 

Le Musée de la paix de Gernika

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Voir http://www.museodelapaz.org/fr/informationfr/histoire 

Un autre musée témoigne à sa manière de la mutation de la muséologie identitaire basque, le Museo romano Oiasso.  Ce musée récent d’archéologie et de culture antique interprète les récentes découvertes de la ville romaine de Oiasso et d’autres sites archéologiques majeurs qui ont démontré, contrairement à la croyance populaire, que le pays des farouches basques avait lui aussi été conquis et en partie colonisé par les Romains, du moins dans la région du port antique de Oaisso.  La muséographie est agréable, élégante, témoigne d’une tentative de relier la culture et l’histoire basque à la trame identitaire commune à l’Europe, sa romanité fondamentale et déterminante pour son histoire et celle de la culture occidentale.

 Le musée d’archéologie Oiasso à Irun.

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http://www.irun.org/oiasso/home.aspx?tabid=459 

Enfin, une autre manifestation de la révolution tranquille des musées basques, la transformation du musée municipal de San Telmo dans l’ancien et majestueux couvent dominicain de la ville de San Sebastian, capitale régionale et station balnéaire chic très prisée des Espagnols et des Européens. Il  s’agit d’un projet d’envergure de restauration architecturale et d’aménagement d’un musée d’art et d’histoire selon des standards actuels. Une firme de consultants basques en assure le développement et la réalisation. Elle voit aussi la à la formation du personnel en place et la gestion du musée pendant une certaine période, de manière à permettre la transition entre le petit musée de culture locale qu’il était, à celui d’un musée de calibre international. J’ai bien hâte de voir comment  il réinterprétera l’histoire et l’identité basque pour prendre compte son évolution récente et la transmettre à des voyageurs qui sans tout comprendre, veulent sympathiser avec l’histoire d’une autre nation courageuse. Mais la modernité, c’est aussi accepter le métissage des identités et les incertitudes qui viennent avec.  Le visiteur n’en sera que plus ému.

 La baie à San Sebastian. Le chantier du majestueux ancien couvent qui abritera le musée de San Telmo.

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Merci à Inaki et à tous les collègues de là-bas pour les conversations et les visites qui m’ont permis d’oser ces impressions de voyage. 

Jean-François LeclercMuséologue

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