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À quoi sert l’histoire…dans les musées d’histoire? 3 janvier, 2012

Posté par francolec dans : Exposition d'histoire,Fabrique de l'histoire,Fecteau,Foucault,muséologie , trackback

Un livre dont j’avais entendu parler m’est tombé dans les mains il y quelque semaines, au gré d’un furetage dans une bibliothèque publique. « À quoi sert l’histoire aujourd’hui », un ouvrage collectif sous la direction d’Emmanuel Laurentin, rassemble les réponses d’une quarantaine d’historiens et d’historiennes à la question du titre. Leurs courtes et riches réponses nous rappellent, à nous des musées « d’histoire », qu’il ne suffit pas d’affirmer de manière convenue la nécessité de l’histoire dans la construction nos sociétés, pour développer une réelle intelligence de notre rôle en ce domaine, comme institutions reliées de près (et peut-être de trop loin), à cette discipline. « Le passé est l’ailleurs de l’historien. Comme les contrées lointaines, cet ailleurs combine les charmes du dépaysement et une puissante valeur instructive. On y apprend que là-bas tout n’est pas comme ici. Lorsque le passé prend une figure trop familière (on parle alors de patrimoine), il revient à l’historien de s’en dé-familiariser, de chercher à retrouver son étrangeté, sa radicale altérité.». S’exprime ainsi Judith Lyon-Caen, une historienne qui étudie les usages sociaux de la littérature dans la France contemporaine. (p. 27) Le passé comme altérité.

Voilà une constatation de ceux qui « fabriquent » l’histoire avec des outils scientifiques qui devrait nous déranger sans cesse, dans notre travail de communication de l’histoire. Je l’ai souvent souligné, et c’est une évidence qui a des bons côtés, nous visons à l’époque où les musées dont des médias qui cherchent à convaincre et à émouvoir en rendant le passé familier, reconnaissable, facile à comprendre. Ce faisant, nous tendons parfois à gommer, volontairement ou non, les aspects qui semblent trop éloignés des valeurs et des repères des contemporains. Que l’on pense à l’interprétation que font de la fondation missionnaire de Montréal les musées d’histoire, incluant mon institution. S’il est difficile de cacher les motivations religieuses des fondateurs, il demeure de plus en plus ardu de faire comprendre leur mysticisme, alors que les codes religieux autrefois compréhensibles sont devenus aux jeunes générations aussi étranges que les rites de sociétés anciennes aujourd’hui disparues. On préférera donc raconter une histoire laïcisée d’entrepreneurs coloniaux pragmatiques et généreux, sans s’attarder sur ce qui fut le moteur de leur courage comme de leur analyse erronée de ce nouveau monde et des sociétés autochtones. Mes échanges ponctuels avec Jean-François Royal, directeur du Musée des religions du monde de Nicolet, confirment que l’univers religieux si familier d’il y a trente ou quarante ans, est devenu totalement autre et incompréhensible pour la jeunesse contemporaine. C’est à ce phénomène aussi nouveau que troublant que ce dynamique et créatif conservateur se heurte dans son travail de mise en valeur des religions.

Si cette étrangeté nouvelle du phénomène religieux traditionnel se constate aisément, Québec, l’altérité de bien des aspects du passé québécois est moins facile à déceler, tant la télévision comme d’autres médias en ont dressé un portrait adapté qui nous semble à première vue si proche. Dans l’article, « La troublante altérité de l’histoire. Réflexion sur le passé comme « Autre » radical. », (RHAF, vol.59, no.3, hiver 2006), l’historien québécois Jean-Marie Fecteau, soulignait le risque que présente ce besoin de trouver dans le passé de repères identitaires et donc, de sélectionner parmi les traces et témoignages laissés par les sociétés du passé, le « même » qui nous rassure au dépend du « autre » qui nous dérange. Le propos de Bartolomé Clavero et Michel Foucault, cités par Fecteau, sont aussi pertinents pour nous, communicateurs de l’histoire. Clavéro écrit : « La recherche qui veut connaître un autre temps est incapable d’échapper au sien propre. Son objectif secret et son engagement explicite ont été de lutter contre les effets de miroir et d’éviter que l’histoire ne se réduise à la connaissance du même, se rendant ainsi incapable de connaître l’autre. Mais il se trouve que la traversée du miroir n’a servi qu’à se retrouver soi-même. » (Voir La grâce du don. Anthropologie catholique du monde moderne. Paris. Albin Michel, 1996.) Quand au philosophe Michel Foucault, il lançait ce même défi à sa discipline : « Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce que l’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement. ». (Histoire de la sexualité. L’usage des plaisirs, N.R.F., Gallimard, 1984, pp.14-15.)

Cette préoccupation ne doit troubler seulement les spécialistes des sciences humaines, sociales et les philosophes, elle doit aussi être le grain de sable qui, s’insérant de temps de temps dans notre travail d’élaboration de nos projets muséaux, fait grincer la belle machine de communication et de vulgarisation que nous avons mission de faire marcher au profit du public. Pour paraphraser Foucault, reprenant l’expression de Fecteau, nos projets de communication de l’histoire doivent permettre à nos visiteurs et à notre public, pendant quelques minutes, « de se déprendre de soi-même » et ce faisant, de l’hégémonie de leur présent sur leur perception du monde et de leur passé.

Jean-François Leclerc

Historien et muséologue

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