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Les archives photographiques et leur mise en exposition 23 mars, 2014

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Que seraient nos expositions sans l’image, sans le portrait et la photographie qui attestent auprès des visiteurs de la véracité de nos propos dans les musées d’histoire? Même si le texte est fondamental pour révéler le sens de l’exposition, c’est par l’image que le visiteur entre en contact elle. Pourtant, elle demeure bien marginale dans le travail de l’historien, qui s’en sert généralement comme simple illustration. Comment mettre en scène la photographie d’archives pour en faire plus qu’un figurant silencieux ou un acteur soumis dont on contrôlerait la moindre réplique?

Deux expositions du Centre d’histoire nous font réaliser que la force singulière de certaines photographies se révèle encore plus clairement lorsqu’elle est étroitement associée au contexte documentaire et historique qui l’a vu naître. Dans la première exposition, Quartiers disparus, les archives photographiques municipales documentaient une opération de démolition massive de quartiers anciens. Dans chaque photo, un fonctionnaire se postait systématiquement devant la scène avec en main une affiche portant un numéro d’inventaire. La commande était claire : permettre d’évaluer les bâtiments à démolir et non capter les derniers jours de l’histoire de quartiers centenaires. Pourtant, le quotidien des résidants s’inséra involontairement dans les clichés, avec ses enfants enjoués, ces couples et ses familles aux portes et aux fenêtres, ces travailleurs et des retraités dans leurs manufactures et leur résidences, ces restaurateur dans leurs commerces. En regardant ces clichés rassemblés dans une couloir-galerie, le visiteur prenait exactement la place de ce photographe sans état d’âme qui avait capté la scène à quelques semaines d’une opération d’expropriation d’envergure. En plongeant le visiteur dans le corpus photographique initial, ce couloir-galerie forçait le visiteur à aller au-delà de la simple délectation nostalgique. À cinquante ans de distance, il savait lui, ce qui attendait les candides figurants de ces photographies, leur destin d’expropriés. Impossible de ne pas en être troublé.

Dans l’exposition Scandale, des photographies d’indentification judiciaire sont mises en scène dans un parcours très théâtralisé qui raconte l’histoire du Red Light, ce quartier chaud de Montréal, de son âge d’or jusqu’à son déclin dans les années 1960. Sous la lumière crue pour ne pas dire cruelle des flashs, des hommes et des femmes arrêtés probablement en pleine nuit, mis au cachot et mal réveillés nous regardent dans les yeux, certains esquissant un sourire maladroit. Tous portent plus ou moins les marques ou d’une vie difficile accentuées par le contexte de la prise du cliché. Leur anonymat, le cadrage serré de la photo, l’absence forcée de coquetterie, l’impossibilité pour ces personnes de contrôler leur image en replaçant leur coiffure ou en se maquillant, tout dans ces clichés a pour effet de faire ressortir de manière encore plus dramatique leur humaine condition. Isolées, ces photos auraient été réduites à être de simples illustrations des techniques judiciaires et ces personnes confinées à leur rôle de délinquants. Le fait de faire se succéder ces portraits, comme on pourrait les voir dans le fonds d’archives, leur donne une présence troublante. Loin de la mise en scène répétitive et codée des photos de famille et de voyage, ces portraits à vif réussissent ainsi à transcender leur banalité apparente pour devenir des icônes émouvantes d’une époque et d’une classe sociale.

À quoi sert l’histoire…dans les musées d’histoire? 3 janvier, 2012

Posté par francolec dans : Exposition d'histoire,Fabrique de l'histoire,Fecteau,Foucault,muséologie , ajouter un commentaire

Un livre dont j’avais entendu parler m’est tombé dans les mains il y quelque semaines, au gré d’un furetage dans une bibliothèque publique. « À quoi sert l’histoire aujourd’hui », un ouvrage collectif sous la direction d’Emmanuel Laurentin, rassemble les réponses d’une quarantaine d’historiens et d’historiennes à la question du titre. Leurs courtes et riches réponses nous rappellent, à nous des musées « d’histoire », qu’il ne suffit pas d’affirmer de manière convenue la nécessité de l’histoire dans la construction nos sociétés, pour développer une réelle intelligence de notre rôle en ce domaine, comme institutions reliées de près (et peut-être de trop loin), à cette discipline. « Le passé est l’ailleurs de l’historien. Comme les contrées lointaines, cet ailleurs combine les charmes du dépaysement et une puissante valeur instructive. On y apprend que là-bas tout n’est pas comme ici. Lorsque le passé prend une figure trop familière (on parle alors de patrimoine), il revient à l’historien de s’en dé-familiariser, de chercher à retrouver son étrangeté, sa radicale altérité.». S’exprime ainsi Judith Lyon-Caen, une historienne qui étudie les usages sociaux de la littérature dans la France contemporaine. (p. 27) Le passé comme altérité.

Voilà une constatation de ceux qui « fabriquent » l’histoire avec des outils scientifiques qui devrait nous déranger sans cesse, dans notre travail de communication de l’histoire. Je l’ai souvent souligné, et c’est une évidence qui a des bons côtés, nous visons à l’époque où les musées dont des médias qui cherchent à convaincre et à émouvoir en rendant le passé familier, reconnaissable, facile à comprendre. Ce faisant, nous tendons parfois à gommer, volontairement ou non, les aspects qui semblent trop éloignés des valeurs et des repères des contemporains. Que l’on pense à l’interprétation que font de la fondation missionnaire de Montréal les musées d’histoire, incluant mon institution. S’il est difficile de cacher les motivations religieuses des fondateurs, il demeure de plus en plus ardu de faire comprendre leur mysticisme, alors que les codes religieux autrefois compréhensibles sont devenus aux jeunes générations aussi étranges que les rites de sociétés anciennes aujourd’hui disparues. On préférera donc raconter une histoire laïcisée d’entrepreneurs coloniaux pragmatiques et généreux, sans s’attarder sur ce qui fut le moteur de leur courage comme de leur analyse erronée de ce nouveau monde et des sociétés autochtones. Mes échanges ponctuels avec Jean-François Royal, directeur du Musée des religions du monde de Nicolet, confirment que l’univers religieux si familier d’il y a trente ou quarante ans, est devenu totalement autre et incompréhensible pour la jeunesse contemporaine. C’est à ce phénomène aussi nouveau que troublant que ce dynamique et créatif conservateur se heurte dans son travail de mise en valeur des religions.

Si cette étrangeté nouvelle du phénomène religieux traditionnel se constate aisément, Québec, l’altérité de bien des aspects du passé québécois est moins facile à déceler, tant la télévision comme d’autres médias en ont dressé un portrait adapté qui nous semble à première vue si proche. Dans l’article, « La troublante altérité de l’histoire. Réflexion sur le passé comme « Autre » radical. », (RHAF, vol.59, no.3, hiver 2006), l’historien québécois Jean-Marie Fecteau, soulignait le risque que présente ce besoin de trouver dans le passé de repères identitaires et donc, de sélectionner parmi les traces et témoignages laissés par les sociétés du passé, le « même » qui nous rassure au dépend du « autre » qui nous dérange. Le propos de Bartolomé Clavero et Michel Foucault, cités par Fecteau, sont aussi pertinents pour nous, communicateurs de l’histoire. Clavéro écrit : « La recherche qui veut connaître un autre temps est incapable d’échapper au sien propre. Son objectif secret et son engagement explicite ont été de lutter contre les effets de miroir et d’éviter que l’histoire ne se réduise à la connaissance du même, se rendant ainsi incapable de connaître l’autre. Mais il se trouve que la traversée du miroir n’a servi qu’à se retrouver soi-même. » (Voir La grâce du don. Anthropologie catholique du monde moderne. Paris. Albin Michel, 1996.) Quand au philosophe Michel Foucault, il lançait ce même défi à sa discipline : « Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce que l’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement. ». (Histoire de la sexualité. L’usage des plaisirs, N.R.F., Gallimard, 1984, pp.14-15.)

Cette préoccupation ne doit troubler seulement les spécialistes des sciences humaines, sociales et les philosophes, elle doit aussi être le grain de sable qui, s’insérant de temps de temps dans notre travail d’élaboration de nos projets muséaux, fait grincer la belle machine de communication et de vulgarisation que nous avons mission de faire marcher au profit du public. Pour paraphraser Foucault, reprenant l’expression de Fecteau, nos projets de communication de l’histoire doivent permettre à nos visiteurs et à notre public, pendant quelques minutes, « de se déprendre de soi-même » et ce faisant, de l’hégémonie de leur présent sur leur perception du monde et de leur passé.

Jean-François Leclerc

Historien et muséologue

“Gros, très gros” ? L’avenir de la muséologie québécoise 9 octobre, 2010

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Un article de La Presse nous signalait mercredi dernier, la création d’un nouveau consortium muséologique sous le nom de X3 formé de grands joueurs de divers milieux créatifs que sont gsmproject, l’Équipe Spectra et la firme de communications Bleublancrouge.

http://www.cyberpresse.ca/arts/arts-visuels/201010/06/01-4329936-x3-veut-redefinir-lexperience-museale.php

Ils ont bien compris que le musée média est en pleine expansion, pour ne pas dire explosion, dans de nombreux continents où une conjugaison historique des moyens et des ambitions convainquent les grands de ce monde que le musée-média, le musée-branding est pour une ville, un état ou un pays une marque de modernité incontournable.

Les Québécois ont apporté à la muséologie mondiale des innovations et une créativité qui ont inspiré la muséologie européenne et mondiale.  Quelques firmes comme GSM en ont été les artisans avant de proposer leur expertise à l’international. Pour elles, l’avenir passe par le développement de marchés comme la Chine notamment où le rattrapage en culture comme dans d’autres domaines est fulgurant.

J’ai souvent regretté que la muséologie québécoise depuis quelques années semble faire du surplace, surtout dans le monde des musées qui mettent en valeur civilisations, sociétés, histoire et patrimoine, et qui par conséquent, doivent présenter une muséographie plus élaborée que les musées d’art et de collections. La qualité est partout présente et pour certaines expositions, l’originalité encore au rendez-vous, mais on doit constater la rareté des créations muséologiques marquantes.  Difficile de réinventer complètement l’exposition (allez voir les photos de certaines expositions d’Expo 67 pour vous en convaincre), mais cette tranquillité serait-elle le signe annonciateur d’un refroidissement de notre monde muséal alors que la planète semble s’éclater ? Tout est relatif, je l’admets, car bien des visiteurs d’ailleurs ne manquent pas d’apprécier notre ingéniosité par comparaison au classicisme qui marque encore nombre d’institutions muséales.  Ce qui ne m’empêche pas de vouloir plus.

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Pavillon des États-Unis à Expo 67

 Que promet la nouvelle compagnie  sur son site ? Elle veut « inciter le plus de gens possible à entrer dans les musées », « des expositions innovatrices ayant un contenu éducatif de haute qualité, un contenu qui sublime l’expérience du musée en faisant la part belle aux nouvelles technologies et à l’interactivité. » Ses valeurs : «le meilleur contenu scientifique et muséologique qui soit », «encourager l’apprentissage, plus particulièrement celui des jeunes », « favoriser la participation du public », «rendre l’expérience mémorable, touchante et divertissante », «créer une identité de marque et une stratégie de marketing d’envergure internationale.» 

  espacemontral.png Un des projets de GSM Project

Pour celui qui ne connaît pas les coulisses du monde muséal, voilà effectivement un engagement qui semble innovateur. Pourtant, au Québec, depuis plus de trente ans, si on tient compte de la petite révolution des centres d’interprétation des années 1970 et 1980, les musées petits et grands partagent tous ces préoccupations à divers degrés : innovation, branding, meilleur contenu qui soit, expérience « mémorable, touchante et divertissante ». Alors, comment  les intentions, la créativité et le travail en ce sens de nombreux musées peut-il produire cet apparent ronron de notre muséologie ? Risquons d’identifier certains facteurs défavorables: hormis quelques institutions nationales,  une majorité des institutions muséales de taille très modeste ; le manque de regard critique sur l’art muséographique, l’absence de spécialistes qui se commettent à commenter non seulement le thème des expositions mais aussi, leurs concepts, leur approche, leur manière de communiquer, en particulier pour les expositions d’histoire et de civilisation, contrairement à ce qui se passe dans tous les autres domaines de la culture, en art contemporain, en musique, en danse etc. ; le chevauchement des missions et des champs thématiques particulièrement à Montréal, un phénomène bon pour le public mais beaucoup moins pour le positionnement des institutions; le peu d’écrits par les muséologues eux-mêmes, universitaires ou praticiens, sur leurs pratiques et leur métier ; un milieu qui tend à être consensuel ; le souhait des gouvernements de plaire au plus grand nombre en évitant de faire des choix structurants, bien que les deniers des contribuables soutiennent de manière importante les dépenses d’immobilisation lors de constructions ou de rénovation de même que le renouvellement des expositions permanentes. L’esprit créatif québécois est bien vivant, notre passé de patenteux étant on ne peut plus propice aux arts et métiers muséologiques qui demandent d’allier chaque jour, imagination et sens pratique. Ce trait culturel est trop profond pour s’éteindre. Pourtant, une donnée évidente et fondamentale demeure : pour rester en tête, pour marquer son époque à l’ère d’internet et du multimédia, du Cirque du soleil et autres méga-attractions, une institution muséale, en tant que créateur contemporain, a absolument besoin d’argent et de ressources humaines compétentes et payées à la hauteur de son apport.

 X3 promet « gros, très gros » dit l’article. Pourtant, la muséologie québécoise depuis des lunes travaille avec des petits budgets, des petites équipes, des petits projets, dans des petites et moyennes institutions. Si l’innovation passe par le gros, le spectaculaire, le multimédia avec sa coûteuse technologie, il est presque certain que le Québec n’y participera pas ou peu. Au mieux, il mimera à postériori les réussites de ses créatifs travaillant à l’étranger au service de la muséologie mondiale. Mais consolons-nous : l’alliance de firmes vedette dans x3, dont deux ne sont pas issues du monde de la muséologie, nous laisse croire que certains ont compris que nous sommes à un tournant. On verra si c’était le bon.  Jean-François Leclerc 

Muséologue 

Mots et expos 5 septembre, 2010

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 vaseparfumvillavettiiverslanpompei.jpg Vase à parfum. Villa Vettii. 1er siècle.  Pompei

amulettegalloromainesitedesthermesdelugdunumruedesfargeslyon.jpg Amulette gallo-romaine. Site des thermes de Lugdunum, rue des Farges. 1er siècle. Lyon

Regardez les objets ci-haut. Comme le mentionnent les légendes, ce sont des objets du début du premier siècle de notre ère. Un trésor que j’aimerais bien posséder chez moi, des objets qui ont été utilisés par mes semblables il y a 2000 ans…

Voici d’autres objets tout aussi jolis mais moins chargés d’histoire.

vaseparfumvillavettiiverslanpompei.jpg Vase décoratif.  Céramiste Phaneuf. 2008. Québec

amulettegalloromainesitedesthermesdelugdunumruedesfargeslyon.jpg Pièce d’un jeu d’échec artisanal. Métal.  Origine inconnue. 20e siècle. Québec

Il a suffi de quelques mots pour donner un sens et une identité – fausses, à ces images que l’œil, à première vue, aurait pu décoder de mille manières. Le muséologue d’aujourd’hui est toujours tiraillé entre le souhait de contenter le visiteur de musée qui vient surtout voir et contempler et qui n’aime pas particulièrement lire. Le musée ne donne-t-il pas d’abord à voir ? L’idéal serait un musée sans texte mais qui, contrairement aux pratiques de la vieille tradition muséale si peu loquace, serait capable de donner sens à ce qui est vu, sans compter seulement sur la culture générale du visiteur, mais aussi de le contextualiser, de l’insérer dans la trame de connaissances forcément complexes comme l’est tout savoir. La télévision, le cinéma et la publicité ont développé cet art de communiquer de cette manière, pour le meilleur et pour le pire.

Comme le montre ce petit exercice, le texte (écrit, projeté, narré) demeure un incontournable de la communication muséale. C’est avec lui que se construit le scénario d’une exposition, c’est lui qui organise le propos, c’est lui qui donne un sens à l’exposition et à ce qu’on y montre.  Le visiteur ne s’y trompe pas et, malgré ses réticences, s’attend à lire. Il suffit de voir les foules agglutinées autour des longs textes d’introduction des expositions thématiques du Musée des Beaux-arts de Montréal pour s’en convaincre. Dans les musées d’art, quelques panneaux suffisent à camper le sujet et à orienter le visiteur dans sa contemplation d’œuvres mises en scène de manière plus ou moins élaborée. Dans les musées et les centres d’interprétation en histoire, l’affaire est plus ardue, car nul visuel ne pourrait témoigner à lui seul d’un événement ou d’un contexte. Il faut beaucoup de tact, de métier, d’art et d’habileté pour compenser par du texte ce que le regard ne saurait percevoir ou comprendre, sans briser le climat d’ensemble et rompre le charme de l’expérience qu’aujourd’hui, partout, on essaie de rendre la plus sensible et prenante.

Jean-François Leclerc

Muséologue

L’époque comme expérience générationnelle et le récit historique 8 août, 2010

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L’histoire est complexe et la raconter est une mission difficile, car la simplification que demande la communication d’un contenu savant notamment au musée, ne permet pas d’en rendre compte. Il est souvent plus facile de recourir aux clichés, aux idées reçues, aux histoires connues que de proposer une vision nouvelle, audacieuse d’un passé que tous croient connaître à force d’en entendre les récits convenus. De plus, l’aventure des humains est faite de niveaux d’expérience si divers que forcément, en les réduisant à quelques faits, phénomènes, objets, récits ou témoignages, on trahit cette complexité inhérente à l’histoire et à sa compréhension. Ce qui porte chaque époque à refaire ce récit, à le modifier, à le modeler à ses intérêts et ses croyances, en oubliant plus ou moins volontairement ce qui la choque ou la dérange. J’accepte tout à fait ce caractère éphémère et imparfait de l’interprétation historique au musée, car si le musée, comme d’autres médias, veut participer à l’évolution de la mémoire collective et de la culture, il doit accepter que ses propositions soient dévorées, assimilées par morceaux et recomposées sans qu’il puisse contrôler hors de ses murs la qualité et la scientificité des constructions populaires.  Sa mission est cependant d’intégrer à cette conscience un savoir exigeant qui autrement, demeurerait l’apanage des universités et centres de recherche.

Certaines périodes historiques deviennent dans la conscience populaire des acquis immuables à force d’être racontés, remémorés par les médias et les institutions. La Révolution tranquille québécoise en est une, phénomène historique bien connu et enseigné dans les manuels scolaires. La plupart des Québécois connaissent cette époque de rupture avec le passé, de réforme de l’état, de transformations majeures de la société et des pratiques sociales à la faveur de bouleversements sociopolitiques à l’échelle planétaire. Le terme est désormais entré dans la culture populaire (avec la légende nationale selon laquelle l’expression « révolution tranquille » viendrait du « quiet revolution » écrit par un journaliste anglophone et de sa traduction un peu littérale comme le Québec sait en produire trop souvent ; or, bien avant 1960, plusieurs des leaders réformistes de cette époque parlaient déjà de la nécessité d’une « révolution pacifique », mots employés par Jean Drapeau, futur maire de Montréal, lors d’un discours vers 1957).

Le contexte d’une époque permet d’expliquer bien des aspects de ces changements rapides, ici comme ailleurs. Faits, données socio-économiques, événements, contexte du moment, bien des éléments contemporains aux changements donnent des clés pour le comprendre. Il ne faut cependant pas sous-estimer l’importance des motivations profondes (ou de l’absence de motivations profondes…comme on le voit aussi !), de ces milliers d’hommes et de femmes qui, au même moment, semblent converger vers les mêmes idéaux et objectifs et vouloir que leurs rêves deviennent une réalité lorsque le contexte est favorable. On aime bien aujourd’hui se servir d’interprétations générationnistes pour tout expliquer : ah, les baby boomers, ah, les générations x ou  y etc., comme si les classes sociales, le groupe ethnoculturels, la situation géographique et les destins individuels n’étaient pas des déterminants aussi forts sinon plus que la coïncidence des années de naissance. En faisant de tels amalgames, on évite les vraies analyses et on esquive les facteurs qui jouent en profondeurs à chaque époque.

Il faut admettre cependant qu’une communauté de jeunes gens partage souvent des préoccupations similaires quand ils n’héritent pas de celles, exprimées ou latentes, de la génération de leurs parents. Plusieurs phénomènes sociopolitiques marquants d’une époque plongent leurs racines dans les valeurs et le contexte de jeunesse des générations qui vingt ou trente ans plus tard, prennent le devant de la scène après une période de « longue et obscure attente », pour reprendre les mots de l’historien Guy Frégault.

C’est le chalet de Saint-Fabien-sur-mer (voir un des thèmes précédents) qui m’a fait tomber sur un bouquin de Guy Frégault « Chronique des années perdues. », publié chez Léméac en 1976. Historien de renom, parmi les premiers à pratiquer le métier d’historien de manière plus scientifique, il fut un des artisans de la Révolution tranquille de l’État québécois au poste de sous-ministre des Affaires culturelles, à une époque de changements culturels, sociaux et politiques majeurs. Dans ce nouveau ministère, il doit faire face à des défis immenses après un siècle où la Culture avec un grand C avait surtout été celle des autres – Français, Anglais, Américains, et certainement pas celle du petit peuple canadien-français trop peu instruit pour échapper aux impératifs du quotidien. Frégault travailla à établir quelques institutions culturelles nationales, à promouvoir la culture québécoise et ses créateurs en dépit des ressources modestes allouées à ce ministère, malgré les promesses non tenues et les beaux discours des réformateurs de l’administration publique québécoise. Dans ce récit, Frégault témoigne de l’ambition des acteurs de la Révolution tranquille de redonner au peuple québécois – canadien-français s’entend, à l’époque – une dignité culturelle et un état national qui puisse porter leurs rêves et orienter leur destin. Ce projet franchement et positivement nationaliste – au sens noble du terme, n’excluait pas « l’autre », mais voulait d’abord réparer les torts causés par la minorisation politique et culturelle des Canadiens-francais, tant au Canada que sur leur seul territoire ou ils sont majoritaires, la province de Québec. Même si on perçoit dans son récit toute l’excitation d’une époque où tout est encore possible, ce livre au propos parfois décousu est souvent amer devant les occasions manquées par les uns et les autres par petitesse, intérêt personnel ou manque de courage politique. Trop de rêves, trop de déceptions, trop de rêves brisés et une pointe d’élitisme font jeter à Frégault un regard à la fois enthousiaste et frustré sur ce passé récent (il écrit en 1976).

Pour faire comprendre l’élan des réformateurs, Frégault fait référence à sa génération d’hommes (et moins de femmes, c’est encore la réalité des années 1960) qui porta la révolution culturelle pacifique des années soixante. Cette génération de pragmatiques, comment la décrit-elle ? Comme des gens terre à terre, optimistes, confiants et entrepreneurs, sans angoisse ni déchirements, comme on peut les imaginer à voir leurs réalisations ? Pas tout à fait. Laissons parler Frégault:

« J’aurais pu pousser dix ans plus haut, jusqu’aux années 1935, au moment où une génération sortait de l’enfance pour entrer dans un monde que dominaient des sentiments exprimés par deux mots alors à la mode : inquiétude et aventure. Inquiétude inspirée par une crise qui était plus qu’économique, mais qui nous touchait, nous frappait plutôt, par l’extension des aires de pauvreté et des zones de misère, par l’appréhension immédiate de manquer de travail, c’est-à-dire de dignité encore plus que de pain, par la crainte de l’avenir, horizon bouché pour tout le monde et surtout pour les jeunes, par la peur, enfin, de la guerre, à laquelle personne ne voulait croire, mais dont la fatalité s’imposait tous les jours plus sensible(…). L’inquiétude débouchait sur l’aventure : où aller, dans cette nuit, sinon à l’aventure? Nous ne manquions pas de guides, nous en avions même beaucoup, mais nous ne les écoutions guère : ils poussaient toujours le même refrain, comme des disques enrayés. (…) 

Puis, la guerre vint, pour nous étrangère : « There’ll always be an England». Elle allait écraser beaucoup de vies, aplatir plusieurs caractères, procurer bien des « bonheurs d’occasion », nourrir des fureurs, ajourner des révoltes et durcir des idées. Pour certains, s’ouvrit la porte étroite de l’Université.

Les études nous accaparèrent : nouvelle inquiétude, nouvelle aventure et, pour quelques-uns, nouvelle ascèse. (…) En 1945, les compagnons, parfois frères inconnus, de l’immédiate avant-guerre se retrouvent, se reconnaissent, le verbe déjà – ou encore – assez haut, dans les laboratoires, les bibliothèques, les salles de conférences (…). Leur rigueur intellectuelle paraît assez raidement empesée. Elle n’a toutefois pas amorti leur inquiétude des années 35, elle ne l’a que canalisée. (…). Des écoles se créent, des chapelles de forment. Des polémiques éclatent. Des confrontations s’organisent. Des « jeunes sociologues » se manifestent à Québec, et des « jeunes historiens » à Montréal. (…) Les idées germent dans l’opposition.  Elles germent et elles poussent. Un autre fait intervient, considérable : la télévision. Divertissement, elle est aussi une tribune et, dans une large mesure, une école. Libre ? L’État central alimente et la surveille. L’objectif de Radio-Canada : l’unité nationale. Mais au moment où l’Université québécoise, étroitement tenue en main par l’autre pouvoir vivote toujours dans une pauvreté incroyable, des jeunes, qui en sortent et qui devraient y entrer pour y occuper des chaires, se voient fermer cette avenue et obliquent vers Radio-Canada. Un milieu intellectuel se constitue au sein de cette institution, qui ouvre des fenêtres sur l’information et la culture, qui interprète la société québécoise avec une indépendance non exempte de saccades, mais, à moyen terme, grandissante et qui, enfin, use d’une arme dévastatrice : la satire. Les vieilles structures subissent des assauts à coups de termes savants et de moqueries. On raille beaucoup, on écrit abondamment et l’on discourt plus encore. Une époque de relatives Lumières précède la relative Révolution tranquille.

(…) Maintenant qu’elle est finie depuis longtemps, je dois tenir la Révolution tranquille pour ce qu’elle fut : une mutation exceptionnelle, apparemment née d’un hasard improbable, mais, en réalité, créée, un peu mystérieusement, dans la patience d’une longue et obscure attente, et fragile.  Fragile et indestructible comme l’espoir.».  Guy Frégault, Chronique des années perdues, Léméac, 1976, pp.153-157.

Quelles attentes ont influencé et influenceront les gestes des générations héritières de la révolution tranquille, nées dans une certaine abondance ?

Jean-François Leclerc

Source des images :

Guy Frégault, historien et haut-fonctionnaire; http://www.crccf.uottawa.ca/exposition_virtuelle/collection_fonds_archives/document.php?id=62 

Affiche électorale de 1962 du parti libéral, vainqueur des élections de 1960. http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/photos/5023.html

« Montréal et la mode » ou le défi des expositions dans des lieux inhabituels 19 juillet, 2010

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Montréal comme d’autres villes, du moins je le présume, voit depuis plusieurs années le médium exposition sortir des musées pour s’insérer dans la vie quotidienne des citadins, dans ses rues, sur ses places publiques ou dans des espaces commerciaux. Qu’on le veuille ou non, le médium exposition n’appartient par qu’aux musées, galeries et lieux d’exposition patentés.  Mes escapades estivales m’ont ainsi amené à l’exposition Montréal et la mode : tant d’années on défilé, dont on annonçait la présentation dans la « Galerie place Ville-Marie ». Le communiqué décrivait une exposition ambitieuse : « De la fourrure à la mode pour enfants, Montréal a su s’imposer au cours des dernières décennies comme un pôle essentiel dans le secteur manufacturier de la mode. Outre ce volet, l’exposition retrace également l’époque des grands magasins qui ont façonné le visage de la rue Sainte-Catherine, les premiers couturiers, les boutiques de patrons, les success stories comme Browns, Le Château et Reitmans et les incontournables comme Ogilvy et Dupuis et Frères, pour ne nommer que ceux-là. » Voilà une belle idée, car s’il y a un thème négligé dans notre histoire urbaine et culturelle, c’est bien celui-là, comme l’est encore la mise en valeur de son patrimoine (la vente et le don de la collection du Centre national du costume dans l’indifférence générale, il y a trois ans, à un moment de crise de l’industrie du cinéma, en fut le triste exemple. Fondé entre autres par le créateur François Barbeau et dirigé pendant longtemps par Denyse Clermont, aujourd’hui à Culture pour tous, cet organisme avait constitué une grande collection de costumes de tous les jours pour les films et le théâtre.  Comme membre du c.a., je fus témoin de cette fin douloureuse.)  

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Disons tout de suite que pour ce que j’en ai vu, la facture de l’exposition est sobre et élégante, et ses textes courts, bien écrits et informatifs, comme il se doit.  Elle est surtout composée de panneaux montrant des photos d’archives, des portraits de créateurs et de créations, toutes de grande dimension. L’expérience de visite confirme, s’il le faut encore, combien l’exposition et son lieu sont un couple indissociable dont la dissonance peut causer quelques problèmes au visiteur. On me pardonnera de ne pas fréquenter les souterrains commerciaux de Montreal, une de ses attractions touristiques semble-t-il, mais je croyais que la « galerie Ville-Marie» en était une véritable. Pas du tout. Il s’agit en fait des larges couloirs situés sous la place Ville-Marie et bordés de commerces plus ou moins chics les plus diversifiés.

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On nous annonçait que l’exposition y prenait place dans sept lieux. En fait, elle se dispersait sur les colonnes qui parsemaient le couloir, sur les mezzanines surplombant les comptoirs alimentaires et les espace de repas. Un des thèmes, (peut-être plus), prenait place dans un espace commercial inoccupé consacré à l’histoire du magazine Clin d’œil à travers l’exposition de ses couvertures surdimensionnées et de quelques archives plus anciennes, notamment sur la chapelière et modiste Yvette Brillon. Faute de plan, l’éclatement de l’exposition a eu raison de mon intérêt, comme l’attention acrobatique qu’exigeait la contemplation des photos des mezzanines, de même que la chronologie historique désarticulée et par conséquent déroutante pour un néophyte de la mode. Faute d’orientation, peu intéressé à fréquenter pendant des heures un couloir commercial et à paraître un peu hurluberlu lorsque je m’arrêtais au milieu des consommateurs pour regarder les grandes images accrochées en hauteur, j’ai déclaré forfait après une demie heure et sans avoir vu le cinquième de ce qu’on me proposait. 

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Quoiqu’on n’y pense pas spontanément, l’exposition est aussi une expérience de l’espace dont l’architecture (espace ouvert, intime, écrasant, ou labyrinthique etc.) et son impact physique déterminent plus qu’on le croit les perceptions du visiteur. Les musées et autres lieux dédiés en permanence aux expositions doivent aussi composer avec des contraintes architecturales. Le défi est toujours d’utiliser ces contraintes pour soutenir l’atmosphère esthétique, rédactionnelle, visuelle et scénique de l’exposition tout au long du parcours. L’accessibilité et le confort physique de l’exposition demeurent incontournables – niveau du regard, lisibilité des textes, postures de lecture et de contemplation, limitation des nuisances sonores et autres, de même qu’une signalisation d’introduction pour faire comprendre au visiteur les règles et paramètres de l’expérience proposée. L’expérience démontre que parfois, la présence de personnel d’accueil est essentielle pour orienter le visiteur.

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La dite « Galerie » est d’abord un espace commercial, voilà ce qui constitue sa force et son principal défaut comme lieu inhabituel d’exposition. Si l’idée de l’investir est excellente, l’intention sous-jacente au projet était probablement de favoriser la déambulation et le contact avec l’autre exposition, commerciale celle-là. Il semble que cette louable intention ait poussé un peu trop loin son intégration aux lieux, au point de la déstructurer et d’en faire à certains moments un simple décor. S’il faut continuer à retrouver à Montréal de telles expériences, oser choisir des lieux inédits et fréquentés, il faudrait le faire cependant avec toutes les précautions que cela demande. En somme, pour les concepteurs mais surtout pour les gestionnaires immobiliers qui les appuient, cela signifie que l’exposition doit oser affirmer sa présence dans l’espace et auprès de ses usagers habituels, en lui imposant lorsqu’il le faut, les conditions nécessaires pour atteindre ses objectifs de communication. À suivre !

Jean-François Leclerc

Muséologue

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