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L’histoire locale: pour que notre existence n’ait pas été vaine 25 décembre, 2010

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Le Centre d’histoire de Montréal organisait à la mi-décembre, l’atelier Raconte-moi ton Parc-Extension pour le quartier du même nom qui célèbre son 100e anniversaire en 2010-2011.

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Ce quartier montréalais fut développé à partir de 1907 par des promoteurs immobiliers pour attirer les familles ouvrières au nord de Montréal.  D’abord habité par des immigrants britanniques et d’Europe de l’est, et quelques canadiens-français, il vit arriver après la Deuxième guerre mondiale des immigrants d’Europe du sud, en particulier de Grèce, qui seront remplacés peu à peu par des résidants du sous-continent indien.  Cet atelier était destiné à initier les citoyens aux diverses manières de communiquer leurs connaissances et leur expérience du quartier : entrevues avec des proches et voisins, scrapbook, ligne de temps personnelle, vidéo etc.  Des résidants anciens et récents de diverses conditions et langues s’y sont retrouvés avec plaisir pour travailler à une ligne de temps où leur perception de leur histoire personnelle venait s’insérer dans celle des moments clés de l’histoire du quartier. 

 On peut déjà faire quelques observations. Dans un quartier relativement tranquille, la mémoire des résidants  se cristallise souvent autour des moments de changement personnels importants : arrivée, débuts de l’installation et de la découverte du quartier.  Pour le reste, la vie familiale et le quotidien prennent le dessus et tendent à dissoudre la mémoire des événements dans la routine métro-boulot-dodo: difficile d’en démêler l’écheveau sans ces échanges soutenus de l’atelier et la stimulation par des dates, des images tirées des archives et des questions bien ciblées.  Autrefois, et encore maintenant dans plusieurs cas, la vie de quartier est vécue plus intensément au quotidien par les femmes (du moins aux époques où elles étaient plus à la maison). Cette quête de témoignages est d’autant plus importante qu’autrefois, dans les quartiers ouvriers, peu de gens avaient des appareils photos ou des caméras pour capter leur vie de quartier, comme le soulignait un participant.  

 http://www.histoireparcextension.org/photos 

Aux historiens ou muséologues travaillant sur de grands territoires, des sociétés et des phénomènes collectifs, les recherches des sociétés historiques locales peuvent paraître un peu refermées sur elles-mêmes, avec le seul souci d’accumuler des données, de colliger des faits, des dates et des noms.  Si cette vision caricaturale et un peu hautaine rejoint parfois la réalité, elle méconnaît certainement le sens profond de ces actes patients qui construisent l’histoire locale par brindilles et grains de sable et explorent à la loupe l’évolution d’un territoire ou d’une communauté.  Les musées aux thématiques et territoires plus vastes s’en font rarement l’écho parce que cette histoire risque de n’intéresser que quelques résidants d’un quartier ou d’un village, à moins qu’elle ne touche un lieu devenu emblématique pour tous les Montréalais d’une époque, comme un rue commerçante ou un lieu de culture populaire.   Pourquoi alors accumuler dans le grand sablier déjà encombré de l’histoire ces micro-grains de sables ?  Une ex-résidante du quartier, membre de la Société historique, eut cette réponse éclairante (que je paraphrase): « Ma famille a longtemps vécu ici, j’ai depuis déménagé. Je veux par ce travail donner un sens à notre passage dans ce quartier, je veux prouver que nos vies n’ont pas été inutiles. » Donner un sens à l’existence des peuples, des communautés, des individus si modestes soient-ils, c’est certainement ce qui, profondément, motive la plupart de ceux qui travaillent à dénicher et à comprendre la grande comme à la petite histoire.   

Au-delà du besoin de connaître, c’est ce qui rend ce travail si émouvant et digne de respect.

Jean-François Leclerc

Muséologue

L’époque comme expérience générationnelle et le récit historique 8 août, 2010

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L’histoire est complexe et la raconter est une mission difficile, car la simplification que demande la communication d’un contenu savant notamment au musée, ne permet pas d’en rendre compte. Il est souvent plus facile de recourir aux clichés, aux idées reçues, aux histoires connues que de proposer une vision nouvelle, audacieuse d’un passé que tous croient connaître à force d’en entendre les récits convenus. De plus, l’aventure des humains est faite de niveaux d’expérience si divers que forcément, en les réduisant à quelques faits, phénomènes, objets, récits ou témoignages, on trahit cette complexité inhérente à l’histoire et à sa compréhension. Ce qui porte chaque époque à refaire ce récit, à le modifier, à le modeler à ses intérêts et ses croyances, en oubliant plus ou moins volontairement ce qui la choque ou la dérange. J’accepte tout à fait ce caractère éphémère et imparfait de l’interprétation historique au musée, car si le musée, comme d’autres médias, veut participer à l’évolution de la mémoire collective et de la culture, il doit accepter que ses propositions soient dévorées, assimilées par morceaux et recomposées sans qu’il puisse contrôler hors de ses murs la qualité et la scientificité des constructions populaires.  Sa mission est cependant d’intégrer à cette conscience un savoir exigeant qui autrement, demeurerait l’apanage des universités et centres de recherche.

Certaines périodes historiques deviennent dans la conscience populaire des acquis immuables à force d’être racontés, remémorés par les médias et les institutions. La Révolution tranquille québécoise en est une, phénomène historique bien connu et enseigné dans les manuels scolaires. La plupart des Québécois connaissent cette époque de rupture avec le passé, de réforme de l’état, de transformations majeures de la société et des pratiques sociales à la faveur de bouleversements sociopolitiques à l’échelle planétaire. Le terme est désormais entré dans la culture populaire (avec la légende nationale selon laquelle l’expression « révolution tranquille » viendrait du « quiet revolution » écrit par un journaliste anglophone et de sa traduction un peu littérale comme le Québec sait en produire trop souvent ; or, bien avant 1960, plusieurs des leaders réformistes de cette époque parlaient déjà de la nécessité d’une « révolution pacifique », mots employés par Jean Drapeau, futur maire de Montréal, lors d’un discours vers 1957).

Le contexte d’une époque permet d’expliquer bien des aspects de ces changements rapides, ici comme ailleurs. Faits, données socio-économiques, événements, contexte du moment, bien des éléments contemporains aux changements donnent des clés pour le comprendre. Il ne faut cependant pas sous-estimer l’importance des motivations profondes (ou de l’absence de motivations profondes…comme on le voit aussi !), de ces milliers d’hommes et de femmes qui, au même moment, semblent converger vers les mêmes idéaux et objectifs et vouloir que leurs rêves deviennent une réalité lorsque le contexte est favorable. On aime bien aujourd’hui se servir d’interprétations générationnistes pour tout expliquer : ah, les baby boomers, ah, les générations x ou  y etc., comme si les classes sociales, le groupe ethnoculturels, la situation géographique et les destins individuels n’étaient pas des déterminants aussi forts sinon plus que la coïncidence des années de naissance. En faisant de tels amalgames, on évite les vraies analyses et on esquive les facteurs qui jouent en profondeurs à chaque époque.

Il faut admettre cependant qu’une communauté de jeunes gens partage souvent des préoccupations similaires quand ils n’héritent pas de celles, exprimées ou latentes, de la génération de leurs parents. Plusieurs phénomènes sociopolitiques marquants d’une époque plongent leurs racines dans les valeurs et le contexte de jeunesse des générations qui vingt ou trente ans plus tard, prennent le devant de la scène après une période de « longue et obscure attente », pour reprendre les mots de l’historien Guy Frégault.

C’est le chalet de Saint-Fabien-sur-mer (voir un des thèmes précédents) qui m’a fait tomber sur un bouquin de Guy Frégault « Chronique des années perdues. », publié chez Léméac en 1976. Historien de renom, parmi les premiers à pratiquer le métier d’historien de manière plus scientifique, il fut un des artisans de la Révolution tranquille de l’État québécois au poste de sous-ministre des Affaires culturelles, à une époque de changements culturels, sociaux et politiques majeurs. Dans ce nouveau ministère, il doit faire face à des défis immenses après un siècle où la Culture avec un grand C avait surtout été celle des autres – Français, Anglais, Américains, et certainement pas celle du petit peuple canadien-français trop peu instruit pour échapper aux impératifs du quotidien. Frégault travailla à établir quelques institutions culturelles nationales, à promouvoir la culture québécoise et ses créateurs en dépit des ressources modestes allouées à ce ministère, malgré les promesses non tenues et les beaux discours des réformateurs de l’administration publique québécoise. Dans ce récit, Frégault témoigne de l’ambition des acteurs de la Révolution tranquille de redonner au peuple québécois – canadien-français s’entend, à l’époque – une dignité culturelle et un état national qui puisse porter leurs rêves et orienter leur destin. Ce projet franchement et positivement nationaliste – au sens noble du terme, n’excluait pas « l’autre », mais voulait d’abord réparer les torts causés par la minorisation politique et culturelle des Canadiens-francais, tant au Canada que sur leur seul territoire ou ils sont majoritaires, la province de Québec. Même si on perçoit dans son récit toute l’excitation d’une époque où tout est encore possible, ce livre au propos parfois décousu est souvent amer devant les occasions manquées par les uns et les autres par petitesse, intérêt personnel ou manque de courage politique. Trop de rêves, trop de déceptions, trop de rêves brisés et une pointe d’élitisme font jeter à Frégault un regard à la fois enthousiaste et frustré sur ce passé récent (il écrit en 1976).

Pour faire comprendre l’élan des réformateurs, Frégault fait référence à sa génération d’hommes (et moins de femmes, c’est encore la réalité des années 1960) qui porta la révolution culturelle pacifique des années soixante. Cette génération de pragmatiques, comment la décrit-elle ? Comme des gens terre à terre, optimistes, confiants et entrepreneurs, sans angoisse ni déchirements, comme on peut les imaginer à voir leurs réalisations ? Pas tout à fait. Laissons parler Frégault:

« J’aurais pu pousser dix ans plus haut, jusqu’aux années 1935, au moment où une génération sortait de l’enfance pour entrer dans un monde que dominaient des sentiments exprimés par deux mots alors à la mode : inquiétude et aventure. Inquiétude inspirée par une crise qui était plus qu’économique, mais qui nous touchait, nous frappait plutôt, par l’extension des aires de pauvreté et des zones de misère, par l’appréhension immédiate de manquer de travail, c’est-à-dire de dignité encore plus que de pain, par la crainte de l’avenir, horizon bouché pour tout le monde et surtout pour les jeunes, par la peur, enfin, de la guerre, à laquelle personne ne voulait croire, mais dont la fatalité s’imposait tous les jours plus sensible(…). L’inquiétude débouchait sur l’aventure : où aller, dans cette nuit, sinon à l’aventure? Nous ne manquions pas de guides, nous en avions même beaucoup, mais nous ne les écoutions guère : ils poussaient toujours le même refrain, comme des disques enrayés. (…) 

Puis, la guerre vint, pour nous étrangère : « There’ll always be an England». Elle allait écraser beaucoup de vies, aplatir plusieurs caractères, procurer bien des « bonheurs d’occasion », nourrir des fureurs, ajourner des révoltes et durcir des idées. Pour certains, s’ouvrit la porte étroite de l’Université.

Les études nous accaparèrent : nouvelle inquiétude, nouvelle aventure et, pour quelques-uns, nouvelle ascèse. (…) En 1945, les compagnons, parfois frères inconnus, de l’immédiate avant-guerre se retrouvent, se reconnaissent, le verbe déjà – ou encore – assez haut, dans les laboratoires, les bibliothèques, les salles de conférences (…). Leur rigueur intellectuelle paraît assez raidement empesée. Elle n’a toutefois pas amorti leur inquiétude des années 35, elle ne l’a que canalisée. (…). Des écoles se créent, des chapelles de forment. Des polémiques éclatent. Des confrontations s’organisent. Des « jeunes sociologues » se manifestent à Québec, et des « jeunes historiens » à Montréal. (…) Les idées germent dans l’opposition.  Elles germent et elles poussent. Un autre fait intervient, considérable : la télévision. Divertissement, elle est aussi une tribune et, dans une large mesure, une école. Libre ? L’État central alimente et la surveille. L’objectif de Radio-Canada : l’unité nationale. Mais au moment où l’Université québécoise, étroitement tenue en main par l’autre pouvoir vivote toujours dans une pauvreté incroyable, des jeunes, qui en sortent et qui devraient y entrer pour y occuper des chaires, se voient fermer cette avenue et obliquent vers Radio-Canada. Un milieu intellectuel se constitue au sein de cette institution, qui ouvre des fenêtres sur l’information et la culture, qui interprète la société québécoise avec une indépendance non exempte de saccades, mais, à moyen terme, grandissante et qui, enfin, use d’une arme dévastatrice : la satire. Les vieilles structures subissent des assauts à coups de termes savants et de moqueries. On raille beaucoup, on écrit abondamment et l’on discourt plus encore. Une époque de relatives Lumières précède la relative Révolution tranquille.

(…) Maintenant qu’elle est finie depuis longtemps, je dois tenir la Révolution tranquille pour ce qu’elle fut : une mutation exceptionnelle, apparemment née d’un hasard improbable, mais, en réalité, créée, un peu mystérieusement, dans la patience d’une longue et obscure attente, et fragile.  Fragile et indestructible comme l’espoir.».  Guy Frégault, Chronique des années perdues, Léméac, 1976, pp.153-157.

Quelles attentes ont influencé et influenceront les gestes des générations héritières de la révolution tranquille, nées dans une certaine abondance ?

Jean-François Leclerc

Source des images :

Guy Frégault, historien et haut-fonctionnaire; http://www.crccf.uottawa.ca/exposition_virtuelle/collection_fonds_archives/document.php?id=62 

Affiche électorale de 1962 du parti libéral, vainqueur des élections de 1960. http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/photos/5023.html

Les lieux de mémoire ou la permanence comme nécessité identitaire 24 juin, 2010

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stfabien200960.jpgChalet à Saint-Fabien-sur-mer

Les vacances approchent et le temps de vivre et dans mon cas, d’alimenter un peu plus ce blogue, je l’espère (et excusez la longueur des textes, qui ne font pas très blogues). Un week-end prolongé il y a deux semaines, à Saint-Fabien-sur-mer dans le Bas-Saint-Laurent, m’a permis d’aller dans le chalet d’une tante, aînée de la famille de ma mère, âgée aujourd’hui de 92 ans. Petit chalet de bois, aux formes très sobres et classiques comme la plupart des constructions de cette baie entourée de montages et d’îlets et de presqu’îles couvertes de forêts. Parfums de mer, de varech, de sapinage et d’églantiers (nos rosiers sauvages), et tant d’autres effluves qui en font une parfumerie à ciel ouvert et un bain visuel et sensoriel intense. Mais il n’y a pas que cela.  Auto-construit dans les années 1950 par mon grand-père et son frère, ce chalet a très peu changé depuis.  L’architecture traduit la modestie des moyens et des intentions, mais également un souci allant de soi à l’époque de s’inscrire dans la tradition des petits chalets qui depuis 1900 avaient commencé à border la rive. Ce qui dans le futur risque de ne plus être le cas si on en juge par certaines constructions récentes, pompeuses et dont l’architecture est directement issue de la banlieue. Si on s’y prend garde, bombardement de paysage en vue. Soyons optimistes, les résidents veillent. 

Il y a plus.  Ce lieu de repos au départ, est devenu d’année en année un lieu chargé de souvenirs, de mémoire, d’affects et de témoignages qui retrace, plus que nos intérieurs domestiques urbains, le parcours d’un clan, celui des Fortin et de leurs branches par alliance, depuis la fin du 19e siècle. L’intérieur du chalet et une partie de son mobilier hétéroclite installé au cours des années 1950 à 1970 sont toujours les mêmes : sofas des années 1940, courtepointes, couvertures tissées au métier et dentelles synthétiques, table salle à manger turquoise aux multiples couches de peinture, ustensiles et appareils qui témoignent de l’évolution des modes et de la technologie domestique (en particulier celle des grille-pains). Tout est encore là ou presque, un élément ou deux s’étant ajoutés discrètement au gré des visites de tantes, cousins, cousines et amis qui les uns après les autres viennent profiter de l’hospitalité de la doyenne du clan. Sans oublier la permanence de ce parfum caractéristique d’une maison de bois un peu humide où un petit poêle nourri de bûches grossièrement équarries adoucit les matinées nordiques un peut trop fraîches comme le fleuve maritime sait en offrir, même en plein été. Quand au décor, il s’enrichit par couches d’objets souvenirs déclassés des demeures de ville à la mode, de photographies de la parenté, de portraits ou cartes mortuaires de personnes aimées, de créations enfantines en argile de rivage, témoins d’une créativité spontanée sans complexe et d’un moment magique des enfances d’hier. Dans la bibliothèque aboutissent des livres de vacances, des romans d’aventures, des biographies mais aussi des ouvrages pieux d’autrefois qui ont survécu aux élagages sommaires de la propriétaire des lieux. Sans oublier les petites revues à potin des deux ou trois années précédentes, et des incontournables et impérissables Paris Match et Sélection du Reader’s Digest. La télévision, modèle rétro, a sa place bien discrète mais nécessaire pour accompagner les moments de farniente et de mauvais temps, car sa programmation cimente les relations entre les vacanciers. Le salon s’anime des conversations et commentaires badins sur les artistes, les politiciens et surtout, sur les étranges ou spectaculaires phénomènes de l’humanité et de la nature dont se délecte la télévision américaine et ses sous-produits locaux pour le plus grand plaisir du cerveau indolent du vacancier. 

Il y a plus.  Sous la télévision, une pile d’albums à la couverture de carton brun moiré nous fait entrer dans la mémoire visuelle du clan remontant aux premiers temps de la photographie. Ancêtres ridés et peu souriants à collets montés et coiffes de deuil, cartes mortuaires, photos de familles de studio où chaque enfant propret est bien aligné autour du fier couple de géniteurs, images de travail, de loisirs, de mariages et d’ordinations, bien des prêtres et des religieuses apparentées qui se mêlent aux  laïcs en costumes d’été et robes légères d’autrefois, images de nos propres séjours à des époques déjà lointaines aux modes désormais clownesques. Au-dessus de cette pile, des registres comptables recyclés en annales du chalet rendent les récits de ceux qui y ont séjourné. Une histoire, un mot, un souhait, toujours les mêmes, saluant la gardienne de ce lieu, la beauté du paysage, ou se plaignant de la rudesse du climat ou encore vantant le temps resplendissant qui, à chaque fois, est pris comme un cadeau inespéré de ce climat maritime et nordique. La permanence de ce décor a une grande vertu, celle d’agir comme chargeur de mémoire. Chaque objet, chaque ustensile, chaque photo ou bibelot fané n’ayant de valeur que comme déclencheur de souvenirs, du plus intime de sa propre histoire, d’étapes agréables ou difficiles de vies en passages heureux, celle plus large de la parenté, du clan et de la société québécoise, par ses revues et livres plus récents. Tout de ce lieu habité, permanent, aux traces cumulatives situées dans ce paysage minéral, forestier et maritime, à la fois rude et luxuriant, conquis il y a plus d’un siècle par des colons et des villégiateurs, tout de ce lieu témoigne de l’enracinement profond dans l’histoire familiale et cette terre des bas pays et du Québec. Il témoigne de la lenteur de ce patient travail qui a transformé le paysage et mené la mémoire jusqu’à aujourd’hui. Cette ancienneté relative du lieu, cette mémoire qui imprègne tout peuvent susciter parfois des sentiments mêlés, de plaisir mais aussi de lourdeur. La digestion du passé n’est pas si simple. On préfère oublier, faire comme si, de là un certain malaise mêlé de plaisir et d’excitation qui accompagne l’arrivée sur les lieux. De plus, cette histoire ne dit pas tout. Elle est centrée sur le clan dont le parcours épousait jusqu’à il y a cinquante ans celui bien typique d’agriculteurs et d’une petit élite intellectuelle régionale plus ou moins libérale d’idées, dont mon grand-père agronome et communicateur faisait partie.  Ce bref séjour a fait ressurgir une observation souvent faite, mais dont je ne tiens pas assez compte dans mon quotidien muséal : l’être humain, s’il a besoin de changement, s’il veut refléter son évolution dans la modernité et s’il aime se mirer dans le changement, il a besoin de lieux qui ne changent pas.  Les églises et temples, espaces publics, jardins, espaces domestiques qui persistent dans leurs formes originelles deviennent avec le temps de véritables capteurs de mémoire et des ponts entre les générations. En d’autres termes, du patrimoine ! Dans nos villes, depuis toujours, il faut à un moment où l’autre « moderniser » l’environnement. Oui, on le comprend, on l’apprécie.  Bien des architectures d’aujourd’hui nous donnent un sentiment de liberté et des plaisirs citadins que n’apportaient pas ces lieux avant leur transformation, surtout lorsqu’il s’agit de lieux en friche, de stationnement ou de terrains vagues. Chacun d’entre nous peut en citer plusieurs qui sont des cadeaux pour le citadin.  Pensons pour Montréal à la place des Festivals. Cependant, dans ce processus de changement, on minimise souvent le pouvoir des lieux au contraire, ne changent pas, et qui, en dépit parfois de leur relative jeunesse, quarante, cinquante ans, sont devenus à force de fréquentation et d’un brin d’oubli, intemporels, se chargeant d’une mémoire apportée par chaque personne qui le fréquente et y revient.  Le changement de ces lieux est souvent vécu comme un crime, non par ceux qui ne regardent que la forme, la fonctionnalité ou l’esthétique, mais par ceux qui les fréquentaient depuis des lunes. Transformés, ces lieux-repères de l’âme urbaine, avec leur patine, perdent toute leur charge mémorielle et émotive. Disparaît avec eux un bout de l’âme de la ville construite patiemment au gré de décennies de fréquentation et d’expériences. Il faudra au nouveau lieu des décennies avant de retrouver ce charme et cette force d’évocation secrètement aimée.  Je pense par exemple à ces lieux intemporels par excellence et qui veulent l’être, que sont les temples et églises, dans ce cas, à la chapelle de Bonsecours, dans le Vieux-Montréal. Autrefois sombre, couverte de toiles néobaroques et d’ex-voto assombris par un siècle de fumées de cierges et d’haleine de fidèles, elle était comme un écrin où il faisait bon se blottir parfois pour méditer. Sombre comme certains moments de notre vie, suintant une vision pessimiste de l’existence et en cela, en accord avec ce que la vie plus souvent qu’autrement apporte à l’être humain. Une fuite dans le toit ayant mis au jour le dessous des fresques d’origine au cours des années 1990, on décida d’enlever la couche récente et de révéler le décor peint quelques cent ans plus tôt sur la voûte de bois. Les scènes et les couleurs sont lumineuses, presque joyeuses.  Elles avaient disparu parce qu’elles n’étaient pas aux goûts du curé de l’époque, plus rococos et néobaroques. La chapelle fut restaurée, sa beauté cachée révélée et…toute une émotion existentielle lavée et perdue à jamais, une certaine âme du lieu aussi avec tous les souvenirs de générations qui l’avaient fréquentée.  Le résultat magnifique artistiquement fut néanmoins une perte de mémoire importante, seuls désormais les images filmées du 20e siècle pouvant rendre le monde et la piété dont témoignait le décor disparu. 

En exposition, nous minimisons souvent le pouvoir de la permanence (bien que dans des textes précédents, j’évoquais le problème contraire, les difficultés de communication provoquées par des expositions permanentes trop négligées!). L’exposition du Centre d’histoire de Montréal jusqu’en 2001 avait acquis ses fans, ses pèlerins comme l’ancienne exposition Mémoires du Musée de la civilisation. Sa perte fut durement ressentie par plusieurs, comme si sa seule présence était rassurante et un repère important, qu’on la fréquente ou pas. Ces permanentes sont là, on sait qu’on peut les retrouver avec les images et objets qui nous touchent, lorsqu’on en a besoin. Lieux de mémoire, sanctuaires aussi, à leur manière. Peut-être devrions-nous tenir compte de cet attachement lorsque les changements deviennent nécessaires pour d’autre considérations, efficacité, vétusté, usure, recherche de nouveauté, intégration du multimédia etc. En effet, les institutions muséales ne sont pas seulement des médias (ce qu’ils sont devenus aujourd’hui, tant mieux, comme je le répète souvent). Ce qui les distingue des autres médias, c’est cette relation étroite avec un lieu physique, avec une architecture, avec une cristallisation matérielle de valeurs, d’esthétiques, de visions du monde. Peut-être doit-on parfois laisser au temps faire son travail avec patience et donner à nos permanentes l’occasion d’acquérir une épaisseur historique et émotive qui transcende les générations. Pas facile. 

Les  grands musées ont les moyens de le faire sans nuire à leur modernité : leurs bâtiments antiques et certains éléments de leurs permanentes passent le temps parce que d’autres espaces peuvent, au même moment, s’adapter au changement. Ils ont aussi les moyens d’affirmer sur tous les tons et toutes les tribunes leur modernité qui attire la majorité des visiteurs. La chose est différente pour les musées de taille moyenne moins dotés en budgets de promotion. Qu’on choisisse la permanence ou cet éphémère qui convient mieux à notre époque, il néanmoins chercher à imaginer des manières de conserver à nos lieux leur esprit et la profondeur que le temps et l’attachement du public leur ont conférée.  Devrait-on faire des études à ce sujet ? Chercher à faire témoigner les visiteurs et les employés de ce qui dans le bâtiment et les permanentes fait partie malgré l’institution et les modes, d’un intangible et précieux héritage ? À suivre ! Jean-François Leclerc  Muséologue Centre d’histoire de Montréal 

On peut oublier son passé, mais…. 20 septembre, 2009

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Clinique de mémoire aux Habitations Jeanne-Mance septembre 2009

 Une expérience toute récente m’amène à nouveau sur ce blogue ainsi qu’une citation, celle de l’écrivain Frédéric Beigbeder glanée ce week-end dan s un article sur son dernier roman autobiographique. « On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas qu’on peut s’en remettre. » 

Hier, une femme me racontait son histoire, d’un trait, invitée à la faire dans un contexte dont je vous dirai plus quelques lignes plus loin.  Ses parents montréalais avaient quitté la grande ville dans les années cinquante pour aller cultiver une terre ingrate en Abitibi.  La misère les en avait vite chassés comme elle avait brisé leur couple. Pour la mère, après le retour à Montréal, ce fut ensuite la vie d’un logement minable à l’autre avec ses cinq enfants, tentant de joindre les deux bouts jusqu’au moment où elle put se trouver une appartement dans un HLM tout nouveau, le premier à Montréal.  Tout à coup, en me décrivant l’ultime déménagement de sa vie enfantine, la dame fondit en larmes : elle revoyait sa mère et ses frères et sœurs marchant en file indienne dans la neige sur les trottoirs cassés du centre-ville.  Ils emportaient leurs maigres biens sur des traîneaux (qu’on appelait ici des « traînes sauvages »), quittant le vieux logis insalubres et ses rats vers un nouvel appartement fraîchement peint.  Essuyant ses larmes et en s’excusant, elle me dit alors : enfant, je ne réalisais pas ce que je vivais, mais en le racontant aujourd’hui, je vois tout à coup la misère dans laquelle nous avions vécu pendant tant d’années.

Ce témoignage m’a  été confié lors d’une « clinique de mémoire » organisée par le Centre d’histoire de Montréal le 19 septembre dernier. Cette activité est un concept d’animation et de collecte de témoignages mis sur pied en 2003 pour souligner l’arrivée des Portugais au Canada et à Montréal et préparer une exposition sur cette communauté (voir http://www.culturemontreal.ca/mtl_cultures/030612p1_memoire.htm).  Nous l’avons repris à plusieurs reprises.

Cette fois, c’est aux Habitations Jeanne-Mance que nous avions installé notre kiosque, nos caméras et notre équipe sur le site d’une fête de retrouvailles pour les anciens résidants et résidantes du complexe.  J’étais un des intervieweurs.  Ce complexe d’habitations à loyer modique fête cette année son 50e anniversaire.  Les Habitations Jeanne-Mance, que les résidants nommaient aussi le Plan Dozois,  représentaient à l’époque la réalisation d’un rêve, celui  d’une cité modèle pour un secteur très pauvre de Montréal.  Comme ça s’est passé ailleurs, ce rêve avait « bulldozé » tout un quartier ancien, ses bordels et ses maisons de jeu,  pour donner un logis, des parcs et ses services « modernes » à des centaines de Montréalais.

Pour nombre des témoins, malgré nos idées préconçues, la vie dans ce complexe a été associée à une expérience de solidarité et la possibilité pour les familles de sortir du cercle de la misère.  Si les fondations du quartier déchu reposent désormais sous les tours et les maisons en rangée des années 1960, la souvenir de la misère, lui,  caché plus profondément encore, n’attendait qu’un peu d’écoute pour s’éveiller à nouveau.

Jean-François Leclerc

Centre d’histoire de Montréal

Titanic ou comment exposer un conte 28 août, 2009

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« Titanic. L’exposition » nous propose d’embarquer sur le majestueux vaisseau pour découvrir « les vrais objets, la vraie histoire ».  On invite le visiteur à s’identifier aux passagers en lui remettant une carte d’embarquement avec le nom de l’un d’entre eux.  La prise de la photo du grand départ (disponible moyennant quelques sous à la boutique…je m’en suis abstenu) semble lui promettre une belle expérience. Les salles de ce centre d’exposition situé dans un centre d’achat du centre-ville, le centre Eaton, sont vastes à susciter l’envie de bien des musées. La visite nous fait passer par des décors réalistes – couloir de la première classe, chambre, salle des machines etc. –   et plusieurs objets récupérés dans l’épave, interprétés par des panneaux et vignettes, dans une ambiance sonore adaptée à la scène.  Les humaines victimes de la tragédie sont représentées présentes les photos, biographies et objets personnels de quelques-unes.  La facture plaît certainement aux visiteurs.    http://www.youtube.com/watch?v=yQb0_c8ksZc&feature=related  Une histoire de naufrage spectaculaire, de mort, d’épave, de richesses et de luxe enfouis, voilà qui suffirait à nous émouvoir et à piquer notre curiosité, certes. Pourtant, l’émotion qu’elle devrait susciter semble avoir quitté le navire. Est-ce la faute de l’exposition et de sa muséographie…ou du visiteur que j’étais à ce moment ?  On peut penser que le film à succès de Cameron a trop bien réussi à exposer de manière réaliste tous les éléments de l’histoire.  Il ne reste plus grand-chose à découvrir, sinon quelques fragments et objets tirés des profondeurs de l’océan. Comme bien d’autres, l’histoire du Titanic s’use probablement un peu plus à chaque fois qu’on la médiatise.   Affiche du film TitanicUn autre phénomène pourrait expliquer cette impression d’asepsie émotive de l’exposition : L’histoire du Titanic est passée au cours du 20e siècle du statut d’événement historique à celui de conte.  « Il était une fois une arche de Noé en métal qui a englouti ceux qui, riches ou pauvres, se croyaient protégés par elle… ».  La sagesse populaire que transmet ce conte, comme bien d’autres depuis les débuts de l’humanité, pourrait s’énoncer comme suit : malgré leur orgueil, les humains ne peuvent vaincre les forces de l’univers ni ce dieu mystérieux qui gouverne leurs vies. Une hypothèse parmi d’autres : narré de manière factuelle, le conte du Titanic perdrait-il à la longue de sa force .  Se dissout-il dans un trop plein de réalité et de ses restes matériels remontés à la surface.  Avec lui, l’émotion ?   Une exposition doit parfois se faire conteur et dramaturge et s’éloigner des faits bruts afin de transmettre et actualiser le sens profond d’un événement historique.  Voilà ce que semble dire cette fois mon expérience de visiteur.  C’est probablement le cas du Titanic, après cent ans de remémoration presque permanente des faits.  Sans cette approche, à la longue, le récit du mythique navire pourrait bien faire naufrage, une dernière fois, redevenant ce qu’il fut : un fait divers. 

« Raconte ». Le musée et le travail de mémoire. 7 août, 2009

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Ulysse?

Au gré de mes lectures, je cueille parfois des citations d’auteurs qui n’ont rien à voir avec la muséologie mais qui me semblent exprimer à merveille les fondements de ce que nous faisons dans les musées.  Une de nos missions est en effet de préserver et communiquer le témoignage vivant qui fait partie également du patrimoine mondial, comme on le reconnaît de plus en plus.

Mais quel est l’intérêt de ce travail, pris en charge dans le cas du Centre d’histoire de Montréal particulièrement par son Musée de la personne ww.muséedelapersonne.ca . Pourquoi faire parler, écouter et enregistrer les récits de vie ?  Une accumulation un peu vaine de souvenirs ou un travail nécessaire ? 

L’écrivain Milan Kundera, dans son roman L’ignorance, publié en 2003 chez Gallimard, évoque l’expérience ambivalente des émigrés tchèques après la chute du mur devant leur possible retour dans le pays qu’ils ont quitté sous le régime communiste, comme son personnage Irena, et l’expérience de ceux  qui sont restés.  L’aventure mythique d’Ulysse lui sert de miroir antique pour ancrer une réflexion dont je cite un extrait (pp.36-37) : 

« Pendant les vingt ans de son absence, les Ithaquois gardaient beaucoup de souvenirs d’Ulysse, mais ne ressentaient pour lui aucune nostalgie.  Tandis qu’Ulysse souffrait de nostalgie et ne se souvenait de presque rien. On peut comprendre cette curieuse contradiction si on se rend compte que la mémoire, pour qu’elle puisse bien fonctionner, a besoin d’un entraînement incessant : si les souvenirs ne sont pas évoqués, encore et encore, dans les conversations entre amis, ils s’en vont.  Les émigrés regroupés dans des colonies de compatriotes se racontent jusqu’à la nausée les mêmes histoires qui, ainsi, deviennent inoubliables.  Mais ceux qui ne fréquentent pas leurs compatriotes, comme Irena ou Ulysse, sont inévitablement frappés d’amnésie.  Plus leur nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs.  Plus Ulysse languissait, plus il oubliait.  Carla nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. (…)  Pendant vingt ans  il (Ulysse) n’avait pensé qu’à son retour.  Mais une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, l’essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance.  Et ce trésor, il l’avait perdu et n’aurait pu le retrouver qu’en racontant.. (…)Mais à Ithaque il n’était pas un étranger, il était l’un des leurs et c’est pourquoi l’idée ne venait à personne de lui dire :  « Raconte ». 

« Raconte ».  Le récit permet donc d’abord à celui qui le porte de retrouver et de consolider le trésor de son expérience et ainsi, de le préserver dans sa propre mémoire.  En sollicitant cette mémoire, le musée devient un déclencheur et contribue à la préservation de ce patrimoine personnel.  Tant mieux s’il peut préserver de manière plus tangible ce témoignage par son enregistrement et sa diffusion.  Quoiqu’il en soit,  le simple fait de demander à une personne de se raconter permettra à sa mémoire d’exister, de s’enraciner dans le présent pour devenir une partie de son quotidien et de ceux qui l’entourent.   

Le patrimoine, c’est d’abord dans la vie qu’il se forme avant d’être adopté et transmis par la collectivité et par les institutions qui en ont la mission. 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d’histoire de Montréal

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