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« Raconte ». Le musée et le travail de mémoire. 7 août, 2009

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Ulysse?

Au gré de mes lectures, je cueille parfois des citations d’auteurs qui n’ont rien à voir avec la muséologie mais qui me semblent exprimer à merveille les fondements de ce que nous faisons dans les musées.  Une de nos missions est en effet de préserver et communiquer le témoignage vivant qui fait partie également du patrimoine mondial, comme on le reconnaît de plus en plus.

Mais quel est l’intérêt de ce travail, pris en charge dans le cas du Centre d’histoire de Montréal particulièrement par son Musée de la personne ww.muséedelapersonne.ca . Pourquoi faire parler, écouter et enregistrer les récits de vie ?  Une accumulation un peu vaine de souvenirs ou un travail nécessaire ? 

L’écrivain Milan Kundera, dans son roman L’ignorance, publié en 2003 chez Gallimard, évoque l’expérience ambivalente des émigrés tchèques après la chute du mur devant leur possible retour dans le pays qu’ils ont quitté sous le régime communiste, comme son personnage Irena, et l’expérience de ceux  qui sont restés.  L’aventure mythique d’Ulysse lui sert de miroir antique pour ancrer une réflexion dont je cite un extrait (pp.36-37) : 

« Pendant les vingt ans de son absence, les Ithaquois gardaient beaucoup de souvenirs d’Ulysse, mais ne ressentaient pour lui aucune nostalgie.  Tandis qu’Ulysse souffrait de nostalgie et ne se souvenait de presque rien. On peut comprendre cette curieuse contradiction si on se rend compte que la mémoire, pour qu’elle puisse bien fonctionner, a besoin d’un entraînement incessant : si les souvenirs ne sont pas évoqués, encore et encore, dans les conversations entre amis, ils s’en vont.  Les émigrés regroupés dans des colonies de compatriotes se racontent jusqu’à la nausée les mêmes histoires qui, ainsi, deviennent inoubliables.  Mais ceux qui ne fréquentent pas leurs compatriotes, comme Irena ou Ulysse, sont inévitablement frappés d’amnésie.  Plus leur nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs.  Plus Ulysse languissait, plus il oubliait.  Carla nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. (…)  Pendant vingt ans  il (Ulysse) n’avait pensé qu’à son retour.  Mais une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, l’essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance.  Et ce trésor, il l’avait perdu et n’aurait pu le retrouver qu’en racontant.. (…)Mais à Ithaque il n’était pas un étranger, il était l’un des leurs et c’est pourquoi l’idée ne venait à personne de lui dire :  « Raconte ». 

« Raconte ».  Le récit permet donc d’abord à celui qui le porte de retrouver et de consolider le trésor de son expérience et ainsi, de le préserver dans sa propre mémoire.  En sollicitant cette mémoire, le musée devient un déclencheur et contribue à la préservation de ce patrimoine personnel.  Tant mieux s’il peut préserver de manière plus tangible ce témoignage par son enregistrement et sa diffusion.  Quoiqu’il en soit,  le simple fait de demander à une personne de se raconter permettra à sa mémoire d’exister, de s’enraciner dans le présent pour devenir une partie de son quotidien et de ceux qui l’entourent.   

Le patrimoine, c’est d’abord dans la vie qu’il se forme avant d’être adopté et transmis par la collectivité et par les institutions qui en ont la mission. 

Jean-François Leclerc

Muséologue

Centre d’histoire de Montréal

Souviens-toi d’Imagine 30 juin, 2009

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Bien oui, le temps me manque pour alimenter ce blogue, mais je le vois pointer avec les vacances qui approchent.  Patience.  Alors, pourquoi pas un souvenir de l’exposition Imagine au Musée des Beaux-Arts de Montréal, qui date de trois mois environ.  Un succès de foule certainement que cette exposition  Alors, ce qui plaît et comme je le suggère, ce qui marche? 

Un muséologue dans une exposition a toujours un regard un peu oblique et vit l’expérience différemment, mais cela ne l’empêche pas d’y prendre plaisir.  Avouons que cette exposition comme expérience fonctionne.  Pourtant, l’exposition offre peu d’objets originaux ou du moins peu spectaculaires (le piano bien sûr, une guitare etc).  On ne peut tout de même se pâmer longtemps devant des pochettes de disques ou des dessins qui sont à la limite des reliques, à moins d’être un fan fini des Beatles  ou de cette époque, ce que je n’étais et ne suis pas (j’aime bien, c’est tout).  Le propos de l’exposition est finalement assez sérieux - et intelligent – comme il se doit, et nous fait découvrir Yoko et John plus artistes visuels et innovateurs qu’on l’aurait cru, sans oublier leur capacité d’utiliser leur célébrité et les dadas des médias pour faire un marketing efficace de leurs idéaux pacifistes. 

Mais les clés de l’efficacité de l’exposition se trouvent également dans son esthétique franche, dépouillée, avec cette dominante de blanc qui évoque la photo-icône des deux vedettes vêtues de blanc sur leur lit blanc, dans une mise en scène qui tient parfois de l’installation (on reconnaît sans pouvoir les nommer certaines oeuvres ou manières contemporaines des derniers 50 ans), laquelle met surtout en évidence le mobilier-décor et les grandes images.  Le tout tire finalement assez bien les ficelles plus ou moins conscientes de notre bagage esthétique associé aux années 1960 et 1970 et à Yoko et J0hn Lennon. 

Aussi, une mise en scène théâtrale qui rend John et Yoko si présents par leur absence.  On a en effet l’impression de traverser une grande scène de théâtre pendant l’entracte lors d’une représentation, avant que les acteurs n’y entrent à nouveau. Ce stratagème voulu ou non fonctionne.  Il est à retenir pour les expositions qui portent sur des personnages historiques. L’accumulation d’objets, d’oeuvres, de références, de textes renforce souvent le sentiment de leur mort et de leur absence définitives – comme un mausolée, alors que le dépouillement (à grand déploiement dans ce cas!), nous fait sentir leur évanescente présence (le petits film d’art de Yokko Ono où on voit Lennon respirer au ralenti suffit d’ailleurs amplement.)

Les éléments et oeuvres participatives créent aussi une communion entre le visiteur et le sujet de l’exposition.  La planche à clous de Yoko (je crois) nous met en contact direct avec le moment de la création de l’oeuvre et de son exposition des décennies plus tôt.  Les arbres à message aussi, une presque cliché esthétique mais réussi, nous sollicitent. Cela pouvait certainement étonner les visiteurs peu habitués peu habitués à ce genre de jeux dans des expositions d’art.

http://photo.photojpl.com/tour/exposition-imagine

Deux autres clés à mon avis de l’expérience offerte par Imagine, encore plus fondamentales peut-être même si elles ne suffiraient pas à elles seules:  la première, que tous les musées ne peuvent se payer (en raison de leur mission ou de leurs thématiques), un thème ou des personnages mondialement connus, précédés par des décennies de promotion universelles et modelés suffisamment par les médias pour être facilement communicables et être logés dans notre conscient collectif.  La seconde, un message également universel, dans ce cas, pacifiste, qui rejoignait dans ce cas beaucoup celui des plus jeunes plongés dans une autre époque de mondialisation que les années 1960 et 1970 mais de mondialisation tout de même:  il était intéressant de noter dans le cahier de commentaires de nombreux messages portant non sur l’appréciation de l’exposition mais sur la paix et l’amour!  L’exposition précédente sur Andy Warhol avait aussi cet avantage (et ce même traitement théâtral).

À retenir!

Jean-François Leclerc

Centre d’histoire de Montréal

 

 

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