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Hors de l’exotisme et des stars, point de succès pour les expositions grand public? 9 janvier, 2016

Posté par francolec dans : "expo quand tu nous tiens",blogue muséologie,Collections,Commentaires expositions,expérience expositions,exposition,Groupe du Beaver Hall,Histoire de l'art,musée,Musée des Beaux-Arts de Montréal,Museologie québécoise,opinions exposition,Prudence Heward , ajouter un commentaire

Beaver Hall salle 2

Les musées de Montréal nous offrent régulièrement des expositions qui pourraient se classer dans deux catégories : les « stars de l’art » et « les trésors de ».  Les Montréalais – et les touristes – se précipitent pour voir les célébrités de l’art et du patrimoine mondial précédées par des décennies de marketing artistique et touristique.  Entre ces icônes mondialisées immédiatement compréhensibles – Monet, Picasso, Incas, Warhol et autres – et un art moins accessible ou des œuvres d’artistes nationaux ou locaux, le choix est facile.  Mais à n’exposer que des stars de l’art ou des civilisations auréolées de mystère, on renforce chez le public l’habitude de ne se déplacer que lorsque l’exotisme sous toutes ses formes passe en ville.  Ce faisant, le musée  néglige une dimension importante de sa mission, celle de mettre en valeur sa propre société.  Sans arbre généalogique de notre propre génie humain, il devient plus difficile de construire son identité propre et de créer, ici, un art fort et authentique. Les Européens et les Américains ne se privent pas de le faire, pourquoi pas nous?

Le Musée des Beaux-arts de Montréal, qui fait souvent dans le star system, a heureusement déployé depuis quelques années sa collection d’art québécois et canadien dans plusieurs salles d’un nouveau pavillon. Cette exposition est à la fois instructive, convaincante, attrayante et riche en découvertes même pour un amateur un peu connaissant.  Mais, on le sait, ces expositions en place pour longtemps ne font pas courir les foules. De plus, ils ne donnent qu’un aperçu très sommaire et parfois injuste des artistes représentés. De plus, le budget de promotion va ailleurs, et c’est compréhensible.

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Cette fois, le MBA met en vedette un groupe d’artistes en majorité anglo-canadiens dit du Beaver Hall, présenté sous le titre (malheureusement flou et confondant)  « La couleur du jazz ».  Ce groupe, quoiqu’éphémère, a rassemblé de  grands artistes, dont un grand nombre de femmes artistes. On est loin des audaces modernes d’outre-Atlantique et de sa bohème libérée qui osent casser les moules, mais les artistes qu’on nous présente ont su créer des œuvres fortes et inspirantes. L’exposition, qui structure le parcours selon les thèmes et sujets représentés, est riche en notes biographiques, stylistiques et avec de nombreuses références au contexte social de l’époque.

HewardBeaver Hall 2

La mise en scène est agréable et parvient à éviter la monotonie, malgré une muséographie assez classique qui se permet néanmoins de créer des contrastes d’une salle à l’autre. Le clou de l’exposition est d’ailleurs à mon avis, l’avant-dernière salle, toute peinte en noir, où une succession de portraits – le plus souvent des sujets féminins, devient une véritable fête de couleurs et de formes. Par leur nombre et leur qualité, les tableaux démontrent une grande maîtrise picturale et formelle et un souci de décrire la condition sociale des sujets. 

Beaver Hall salle

J’ai cependant regretté qu’on passe sous silence (à moins que j’aie manqué cette référence) le fait que le monde artistique montréalais de l’époque est très clivé, artistes anglophones et francophones  vivant dans des univers séparés, et sont certainement issus de milieux aux conditions sociales très différentes. Il faut se tourner vers l’exposition permanente pour le savoir, sinon, sur des sites plus spécialisés comme  celui du Musée des Beaux-arts du Canada.

http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/enthusiast/thirties/content_f.jsp?chapter=0  

On y mentionne par exemple que dans le groupe,  seul l’artiste Edwin Holgate parle français et fait le pont entre les deux sociétés. À la fin des années 1939, un autre groupe, majoritairement anglophone mais suivi par des critiques francophones, la Société d’art contemporain, fut formé pour, entre autres,  rapprocher des artistes francophones et anglophones autour d’une autre idée de la modernité.  Ce bel idéal ne survivra pas aux audaces d’un de ces membres, Paul-Émile Borduas, et à son Refus global (et ses collaborateurs), profondément canadien-français (québécois) dans son propos et ses  révolte contre un état de soumission et de domination de son peuple. Sans rien enlever au projet de valorisation de l’exposition et à une certaine image d’unité de l’art canadien qui s’en dégage, cela  aurait certainement permis de mesurer les limites des préoccupations sociales de ces artistes du Montréal bourgeois de l’époque.  Et on peut se consoler ou se désoler de savoir qu’encore aujourd’hui, tout en étant un incubateur culturel extraordinaire, Montréal demeure une société qui dans certaines milieux, demeure clivée culturellement, audelà des apparences. (Voir par exemple sur Arcade Fire http://blogues.lapresse.ca/brunet/2014/08/31/arcade-fire-et-le-montreal-franco/)

 

Beaver nu

Saluons les organisateurs de cette exposition d’avoir réuni enfin un corpus important des œuvres du groupe et de les promouvoir avec des moyens dévolus aux expositions majeures, grâce aux outils de communication et de marketing bien rodés du MBA.  La présence d’une foule nombreuse semble démontrer que ce choix peut être profitable pour un musée ,et, certainement, pour la société dans laquelle il oeuvre!

Les mythes historiques et les musées d’histoire 10 février, 2013

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Les mythes historiques et les musées d'histoire dans Education pupitre1

 

 

 

 

 

Un texte de l’historien Vincent Geloso, dans Le Devoir, nous rappelle que même les historiens reconnus, sur lesquels les musées d’histoire fondent leurs propos, participent parfois à la construction de mythes historiques auxquels il est difficile d’échapper. L’auteur se basant sur les statistiques, met en doute l’idée reçue selon laquelle les Québécois souffraient d’un grand retard en matière d’éducation jusqu’aux années 1960. Il tente de démontrer que la Révolution tranquille, marquée par l’intervention de l’État en éducation, n’aurait pas été le moteur présumé du rattrapage qui aurait suivi.

http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/370477/l-etat-a-t-il-vraiment-fait-progresser-l-education-au-quebec

 

Mythes et réalités à questionner

La période de la Révolution tranquille n’en est pas à sa première remise en question chez les historiens. Depuis assez longtemps, certains ont mise en lumière les continuités, les progrès amorcés bien avant l’élection du gouvernement libéral réformiste de Jean Lesage. J’ai moi-même jadis, à l’occasion d’une recherche sur l’histoire de la Sûreté du Québec commandée par cette organisation (et non publiée pour des motifs qui demeurent obscurs), constaté que les réformes de la police du Québec des années 1960 avaient été amorcées dès les années 1930 par le gouvernement Taschereau, et poussée encore plus loin par l’Union nationale de Maurice Duplessis qui souhaitait doter le Québec d’une gendarmerie nationale sur le modèle européen. Ces réformes furent mises à mal par les revers électoraux des uns et des autres. Ce qui ne les a pas empêchées d’exister. Les élites favorables aux réformes de l’État ayant pris le devant de la scène dans les années 1960 et 1970, les Drapeau, Lévesque, Gérin-Lajoie et autres ont par la suite imprimé fortement dans la conscience collective l’image d’une modernité tout azimut apportée par une génération et ses émules. À ce message subliminal, confirmé en partie par les faits et par l’historiographie, s’ajouta un réel bouleversement religieux, social et culturel occidental dans lequel le Québec fut plongé par-dessus la tête. Pas étonnant que la mémoire collective ait attribué aux uns et aux autres ce qui était aussi le fruit de ces évolutions mondiales.

 

Des collaborations avec moins de candeur

Si le musée d’histoire dispose d’une grande marge de manœuvre dans la construction du récit muséographique, il ne peut soutenir à lui seul, sauf exception, la recherche fondamentale qui lui permettrait de sortir des lieux communs de l’historiographie. Comme le démontre le texte de Geloso, même sur les interprétations historiques qui semblent aller de soi, l’histoire n’a jamais dit son dernier mot. Un autre regard historien, de nouvelles sources, une autre interprétation des mêmes documents pourront rouvrir le débat. Dans le monde des musées de sciences, il va de soi que la science est en constante évolution. C’est moins le cas dans les musées d’histoire. Il est vrai que la dispersion de la recherche historique en histoire nationale et régionale ralentit beaucoup l’élaboration de nouvelles connaissances historiennes sur bien des sujets. De plus, nos expositions permanentes le sont peut-être trop pour suivre l’évolution de la recherche et nos expositions temporaires trop rapidement élaborées pour nous permettre de questionner les acquis.

Pour éviter les pièges de la pensée ou de l’interprétation uniques, les musées d’histoire auraient donc intérêt à chercher ses historiens collaborateurs au-delà du petit nombre d’habitués qui, d’un musée à l’autre, font partie des comités scientifiques de nos expositions. Ils devraient inviter plus souvent les historiens de la relève, auteurs de mémoires de maîtrise ou doctorants, et les historiens d’expérience moins portés sur la diffusion et de ce fait, moins connus. Nous aurions aussi intérêt à associer à nos projets, des spécialistes des sciences humaines qui travaillent sur le passé avec les méthodes et les références autres que celles de l’histoire comme la sociologie, l’anthropologie, les sciences politiques et l’ethnologie. Pour se prémunir des idées reçues en histoire, le musée devrait également se tenir informé des – rares – débats –qui opposent les historiens québécois sur des questions particulières. Ces points sensibles de l’historiographie existent, même s’ils ne sont pas aussi repérables que ceux touchant les grands événements mondiaux examinés par des armées d’historiens du monde entier – guerres mondiales, génocides, crises économiques. Le musée sera ainsi capable de débattre avec moins de candeur, au sein de ses comités scientifiques, des questions d’histoire qu’elle veut exposer.

Jean-François Leclerc

Le musée créateur? 8 août, 2012

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Le musée créateur? dans blogue exposition Lepage-contact2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écouté une bonne partie de la superbe entrevue de Stéphan Bureau avec Robert Lepage (Canal Savoir, dans la série Contact). De quoi alimenter une réflexion muséale. Muséale, me direz-vous?  Oui. Nos institutions se voient comme professionnelles, compétentes et bien organisées en divers domaines et gardiennes de savoirs et de patrimoines, plus rarement comme des créatrices.

Pourtant, notre travail au 21e siècle si tourné vers la diffusion, se compare à celui des créateurs, particulièrement à ceux qui comme Robert Lepage, jouent avec divers médias pour créer des univers à la fois intimes et universels.Répondant aux questions de Bureau, Lepage évoque les conditions qui stimulent lacréation : un « bon bordel », une certaine désorganisation propice au foisonnement qui favorise les accidents catalyseurs, un contexte qui
provoque les objets, les lieux, les détourne malgré eux de leurs fonctions  originales pour en faire des outils inédits d’évocation. Autre  condition, l’attention et l’écoute patiente du monde, de l’environnement, pour laisser le temps au temps de faire apparaître en nous les mondes qui se cachent derrière les apparences, comme le font les sculpteurs inuit qui, des heures durant, attendent qu’un rayon de soleil ou une ombre révèle sur une pierre, un paysage, un animal, un groupe de chasseurs, que leur talent taillera pour les faire apparaître aux yeux de tous. Il faut aussi accueillir les commentaires des collaborateurs et des spectateurs qui nous amènent plus loin. Il faut enfin considérer la création comme une aventure imprévisible, et non comme démonstration d’une thèse ou un cheminement complètement contrôlé.

Je serais étonné que, dans nos musées, on se soit beaucoup attardés aux facteurs qui favorisent le
processus créatif. La volonté de contrôle l’emporte probablement, plus souvent qu’autrement, sur le laisser faire créatif. La rapidité du processus  d’élaboration des expositions et des autres activités, nous précipite souvent vers des recettes et des idées convenues, au lieu de nous inciter à risquer, à faire des essais. Oser et ne pas avoir peur de se tromper, selon Lepage, c’est ce qui manque actuellement à notre société québécoise. C’est comme cela qu’on construit une œuvre, une manière, une voie nouvelle. La muséologie en a besoin, plus que jamais, avant que le mimétisme et le conformisme ne contamine toutes nos institutions.

Jean-François Leclerc, muséologue

L’histoire comme miroir déformant 1 juillet, 2012

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Une histoire mystifiée

Un best-seller encore d'actualité

 

 

Dans un article de Christian Rioux paru dans le journal Le Devoir, le 14 juin 2012, sous le titre « La Grèce à l’heure des choix. Au pays de
Platon, la raison n’a pas toujours raison », l’écrivain Nikos Dimou jette un regard très critique sur les mythes et demi-vérités historiques qui ont construit l’identité nationale grecque, contribuant au cul-de-sac social et économique actuel. L’auteur du best-seller pourtant ancien « Du malheur d’être Grecs », affirme : « Ce livre a été écrit en réaction au mythe créé par les colonels selon lequel les Grecs étaient une nation supérieure dont la gloire était éternelle, dit Nikos Dimou. Je voulais combattre cette mythologie et dire la vérité sur la Grèce. »

http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/352445/la-grece-a-l-heure-des-choix

On sous-estime parfois l’importance du récit historique dans la constitution d’une nation ou d’une groupe, d’autant plus que
l’histoire contemporaine n’est plus en général au service d’une cause ou d’un pouvoir. L’histoire québécoise, et même montréalaise, participent à cette construction identitaire, parfois à leur corps défendant. La conscience historique populaire se forme lentement, à partir de récits anciens, plus ou moins orientés ou structurés, et de fragments piqués ici et là dans les manuels scolaires, la commémoration, le cinéma, les expositions et autres moyens de diffusion. Les historiens peuvent s’en laver les mains lorsqu’ils ne contribuent pas à cette diffusion, mais leurs travaux participent à cette construction, parfois malgré eux. Ils ont donc intérêt à collaborer activement au travail de diffusion, notamment avec les musées d’histoire qui sont des médiateurs professionnels bien ( ?) conscients des enjeux de la communication.

Le récit muséal est un des outils d’élaboration de la mémoire collective. Il est d’autant plus important pour chaque musée d’être conscient des présupposés de l’histoire qu’il transmet, de sa vision du monde, des biais idéologiques qui inconsciemment orientent ses choix. Cette conscience ne doit pas nous paralyser, ni aseptiser notre propos, mais plutôt nous inciter à mettre au clair et à expliciter nos choix historiques en tant que médiateurs.  Cette conscience de nos propres biais doit aussi nous convaincre de donner aux visiteurs les moyens de mettre au défi ce que nous proposons.

La recherche d’une histoire commune est louable et probablement nécessaire pour toute société qui cherche à vivre ensemble. Le « Il était une fois » auquel s’attendent les visiteurs, celui d’une histoire cohérente et en apparence complète, nous ne pouvons y passer outre sans décevoir. Tout en respectant les acquis et lieux communs historiques qui font partie du bagage commun des visiteurs, il faut trouver les moyens d’insérer à ce récit relativement structuré qui donne toutes les apparences de l’unité, des sorties, des coins, des ouvertures, des contradictions et des débats. On évitera ainsi, malgré nous, de rendre aveugles sur leur propre société et ses travers, volontairement ou par omission, ceux pour qui nous faisons office d’experts.

Jean-François Leclerc

Montréal et la mode ou le défi des expositions dans des lieux inhabituels – la signalisation 6 octobre, 2010

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Nouvelle expérience d’exposition dans une galerie marchande.  Le hasard ou la nature du sujet lui-même, ont voulu que cette exposition soit présentée par le Musée du costume et du textile du Québec.  Le « Musée sort ses griffes » joli jeu de mots sur les pièces signées qui exprime aussi, j’imagine, la volonté de ce musée confiné dans une maison historique de Saint-Lambert sur la rive sud de Montréal, de sortir de ses murs et de…ses gonds.

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Le musée hors ses murs, voilà un défi stimulant comme je l’ai mentionné précédemment. L’exposition du Centre Eaton met en évidence par ses excès, peut-être, ce que celle à la place Ville-Marie faisait pas défaut, soit l’importance de se faire remarquer lorsque le lieu d’exposition est un espace surchargé de stimuli commerciaux et de déambulations pressées.  Le moyen?  Une signalisation qui joue non pas sur le dépouillement et le raffinement comme on pourrait s’attendre d’un sujet comme la mode des grands couturiers québécois, mais sur la saturation des signes, des couleurs, des mots.  De la porte aux allées, jusqu’aux colonnes, pas possible de la manquer.  Elle frappe fort, très fort. 

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Elle tapisse l’entrée, couvre une partie du sol, on la foule en montant les escaliers…L’exposition quant à elle prend place dans de belles vitrines, les vêtements sont installés élégamment, cela va de soit pour une exposition sur la mode, et dans certains cas, accompagnés de clips vidéos où les concepteurs de mode parlent de leur métier et de leurs créations. Chic et de bon goût, bien fait. 

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Est-ce que le public s’arrête ?  Lors de mon passage (un peu rapide, je l’avoue, une vingtaine de minutes), j’étais le seul à le faire. Comme tel, je me permettrai donc une opinion toute aussi solitaire en supposant qu’elle peut ressembler à celle d’autres visiteurs. La signalisation de l’exposition était finalement plus exubérante que l’exposition elle-même. Son graphisme multicolore et survolté avait peut-être le défaut de noyer le message de mots et de signes difficiles à décoder dans l’abondance de ceux qui encombrent les galeries marchandes. De plus, il manquait peut-être, comme je l’ai déjà signalé, un atout important pour nous orienter efficacement: une présence bien humaine pour nous accueillir, nous informer.

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 Après avoir franchi les portes du Centre Eaton sur la rue Sainte-Catherine, et avoir suivi pendant quelques mètres la signalisation sur le sol et sur les colonnes, je n’avais pu après quelques minutes trouver le début de l’exposition.  Que devais-je chercher ? Des panneaux ? Des vitrines ? Un lieu où serait concentré le mobilier d’exposition ? Des modules dispersés ? Sur laquelle des trois ou quatre mezzanines ? Perplexe, je revins sur mes pas pour aller au comptoir d’information.  « Madame, pardon, je cherche l’exposition ».  « Quelle exposition », me répondit-elle sans sourire. Je lui montrai la grande bannière qui surplombait sa tête.  « Ha.  Elle est plus loin, un peu partout. ». Sans plus. Mon intérêt pour l’exposition venait de diminuer et ce, malgré toutes les couleurs et tous les signes qui, sur mon chemin, avaient tenté de me convaincre. 

Jean-François Leclerc

Muséologue

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L’époque comme expérience générationnelle et le récit historique 8 août, 2010

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L’histoire est complexe et la raconter est une mission difficile, car la simplification que demande la communication d’un contenu savant notamment au musée, ne permet pas d’en rendre compte. Il est souvent plus facile de recourir aux clichés, aux idées reçues, aux histoires connues que de proposer une vision nouvelle, audacieuse d’un passé que tous croient connaître à force d’en entendre les récits convenus. De plus, l’aventure des humains est faite de niveaux d’expérience si divers que forcément, en les réduisant à quelques faits, phénomènes, objets, récits ou témoignages, on trahit cette complexité inhérente à l’histoire et à sa compréhension. Ce qui porte chaque époque à refaire ce récit, à le modifier, à le modeler à ses intérêts et ses croyances, en oubliant plus ou moins volontairement ce qui la choque ou la dérange. J’accepte tout à fait ce caractère éphémère et imparfait de l’interprétation historique au musée, car si le musée, comme d’autres médias, veut participer à l’évolution de la mémoire collective et de la culture, il doit accepter que ses propositions soient dévorées, assimilées par morceaux et recomposées sans qu’il puisse contrôler hors de ses murs la qualité et la scientificité des constructions populaires.  Sa mission est cependant d’intégrer à cette conscience un savoir exigeant qui autrement, demeurerait l’apanage des universités et centres de recherche.

Certaines périodes historiques deviennent dans la conscience populaire des acquis immuables à force d’être racontés, remémorés par les médias et les institutions. La Révolution tranquille québécoise en est une, phénomène historique bien connu et enseigné dans les manuels scolaires. La plupart des Québécois connaissent cette époque de rupture avec le passé, de réforme de l’état, de transformations majeures de la société et des pratiques sociales à la faveur de bouleversements sociopolitiques à l’échelle planétaire. Le terme est désormais entré dans la culture populaire (avec la légende nationale selon laquelle l’expression « révolution tranquille » viendrait du « quiet revolution » écrit par un journaliste anglophone et de sa traduction un peu littérale comme le Québec sait en produire trop souvent ; or, bien avant 1960, plusieurs des leaders réformistes de cette époque parlaient déjà de la nécessité d’une « révolution pacifique », mots employés par Jean Drapeau, futur maire de Montréal, lors d’un discours vers 1957).

Le contexte d’une époque permet d’expliquer bien des aspects de ces changements rapides, ici comme ailleurs. Faits, données socio-économiques, événements, contexte du moment, bien des éléments contemporains aux changements donnent des clés pour le comprendre. Il ne faut cependant pas sous-estimer l’importance des motivations profondes (ou de l’absence de motivations profondes…comme on le voit aussi !), de ces milliers d’hommes et de femmes qui, au même moment, semblent converger vers les mêmes idéaux et objectifs et vouloir que leurs rêves deviennent une réalité lorsque le contexte est favorable. On aime bien aujourd’hui se servir d’interprétations générationnistes pour tout expliquer : ah, les baby boomers, ah, les générations x ou  y etc., comme si les classes sociales, le groupe ethnoculturels, la situation géographique et les destins individuels n’étaient pas des déterminants aussi forts sinon plus que la coïncidence des années de naissance. En faisant de tels amalgames, on évite les vraies analyses et on esquive les facteurs qui jouent en profondeurs à chaque époque.

Il faut admettre cependant qu’une communauté de jeunes gens partage souvent des préoccupations similaires quand ils n’héritent pas de celles, exprimées ou latentes, de la génération de leurs parents. Plusieurs phénomènes sociopolitiques marquants d’une époque plongent leurs racines dans les valeurs et le contexte de jeunesse des générations qui vingt ou trente ans plus tard, prennent le devant de la scène après une période de « longue et obscure attente », pour reprendre les mots de l’historien Guy Frégault.

C’est le chalet de Saint-Fabien-sur-mer (voir un des thèmes précédents) qui m’a fait tomber sur un bouquin de Guy Frégault « Chronique des années perdues. », publié chez Léméac en 1976. Historien de renom, parmi les premiers à pratiquer le métier d’historien de manière plus scientifique, il fut un des artisans de la Révolution tranquille de l’État québécois au poste de sous-ministre des Affaires culturelles, à une époque de changements culturels, sociaux et politiques majeurs. Dans ce nouveau ministère, il doit faire face à des défis immenses après un siècle où la Culture avec un grand C avait surtout été celle des autres – Français, Anglais, Américains, et certainement pas celle du petit peuple canadien-français trop peu instruit pour échapper aux impératifs du quotidien. Frégault travailla à établir quelques institutions culturelles nationales, à promouvoir la culture québécoise et ses créateurs en dépit des ressources modestes allouées à ce ministère, malgré les promesses non tenues et les beaux discours des réformateurs de l’administration publique québécoise. Dans ce récit, Frégault témoigne de l’ambition des acteurs de la Révolution tranquille de redonner au peuple québécois – canadien-français s’entend, à l’époque – une dignité culturelle et un état national qui puisse porter leurs rêves et orienter leur destin. Ce projet franchement et positivement nationaliste – au sens noble du terme, n’excluait pas « l’autre », mais voulait d’abord réparer les torts causés par la minorisation politique et culturelle des Canadiens-francais, tant au Canada que sur leur seul territoire ou ils sont majoritaires, la province de Québec. Même si on perçoit dans son récit toute l’excitation d’une époque où tout est encore possible, ce livre au propos parfois décousu est souvent amer devant les occasions manquées par les uns et les autres par petitesse, intérêt personnel ou manque de courage politique. Trop de rêves, trop de déceptions, trop de rêves brisés et une pointe d’élitisme font jeter à Frégault un regard à la fois enthousiaste et frustré sur ce passé récent (il écrit en 1976).

Pour faire comprendre l’élan des réformateurs, Frégault fait référence à sa génération d’hommes (et moins de femmes, c’est encore la réalité des années 1960) qui porta la révolution culturelle pacifique des années soixante. Cette génération de pragmatiques, comment la décrit-elle ? Comme des gens terre à terre, optimistes, confiants et entrepreneurs, sans angoisse ni déchirements, comme on peut les imaginer à voir leurs réalisations ? Pas tout à fait. Laissons parler Frégault:

« J’aurais pu pousser dix ans plus haut, jusqu’aux années 1935, au moment où une génération sortait de l’enfance pour entrer dans un monde que dominaient des sentiments exprimés par deux mots alors à la mode : inquiétude et aventure. Inquiétude inspirée par une crise qui était plus qu’économique, mais qui nous touchait, nous frappait plutôt, par l’extension des aires de pauvreté et des zones de misère, par l’appréhension immédiate de manquer de travail, c’est-à-dire de dignité encore plus que de pain, par la crainte de l’avenir, horizon bouché pour tout le monde et surtout pour les jeunes, par la peur, enfin, de la guerre, à laquelle personne ne voulait croire, mais dont la fatalité s’imposait tous les jours plus sensible(…). L’inquiétude débouchait sur l’aventure : où aller, dans cette nuit, sinon à l’aventure? Nous ne manquions pas de guides, nous en avions même beaucoup, mais nous ne les écoutions guère : ils poussaient toujours le même refrain, comme des disques enrayés. (…) 

Puis, la guerre vint, pour nous étrangère : « There’ll always be an England». Elle allait écraser beaucoup de vies, aplatir plusieurs caractères, procurer bien des « bonheurs d’occasion », nourrir des fureurs, ajourner des révoltes et durcir des idées. Pour certains, s’ouvrit la porte étroite de l’Université.

Les études nous accaparèrent : nouvelle inquiétude, nouvelle aventure et, pour quelques-uns, nouvelle ascèse. (…) En 1945, les compagnons, parfois frères inconnus, de l’immédiate avant-guerre se retrouvent, se reconnaissent, le verbe déjà – ou encore – assez haut, dans les laboratoires, les bibliothèques, les salles de conférences (…). Leur rigueur intellectuelle paraît assez raidement empesée. Elle n’a toutefois pas amorti leur inquiétude des années 35, elle ne l’a que canalisée. (…). Des écoles se créent, des chapelles de forment. Des polémiques éclatent. Des confrontations s’organisent. Des « jeunes sociologues » se manifestent à Québec, et des « jeunes historiens » à Montréal. (…) Les idées germent dans l’opposition.  Elles germent et elles poussent. Un autre fait intervient, considérable : la télévision. Divertissement, elle est aussi une tribune et, dans une large mesure, une école. Libre ? L’État central alimente et la surveille. L’objectif de Radio-Canada : l’unité nationale. Mais au moment où l’Université québécoise, étroitement tenue en main par l’autre pouvoir vivote toujours dans une pauvreté incroyable, des jeunes, qui en sortent et qui devraient y entrer pour y occuper des chaires, se voient fermer cette avenue et obliquent vers Radio-Canada. Un milieu intellectuel se constitue au sein de cette institution, qui ouvre des fenêtres sur l’information et la culture, qui interprète la société québécoise avec une indépendance non exempte de saccades, mais, à moyen terme, grandissante et qui, enfin, use d’une arme dévastatrice : la satire. Les vieilles structures subissent des assauts à coups de termes savants et de moqueries. On raille beaucoup, on écrit abondamment et l’on discourt plus encore. Une époque de relatives Lumières précède la relative Révolution tranquille.

(…) Maintenant qu’elle est finie depuis longtemps, je dois tenir la Révolution tranquille pour ce qu’elle fut : une mutation exceptionnelle, apparemment née d’un hasard improbable, mais, en réalité, créée, un peu mystérieusement, dans la patience d’une longue et obscure attente, et fragile.  Fragile et indestructible comme l’espoir.».  Guy Frégault, Chronique des années perdues, Léméac, 1976, pp.153-157.

Quelles attentes ont influencé et influenceront les gestes des générations héritières de la révolution tranquille, nées dans une certaine abondance ?

Jean-François Leclerc

Source des images :

Guy Frégault, historien et haut-fonctionnaire; http://www.crccf.uottawa.ca/exposition_virtuelle/collection_fonds_archives/document.php?id=62 

Affiche électorale de 1962 du parti libéral, vainqueur des élections de 1960. http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/photos/5023.html

La fonction intellectuelle du musée, Vadeboncoeur et la recréation du monde. 27 février, 2010

Posté par francolec dans : "expo quand tu nous tiens",Arts visuels,blogue exposition,blogue muséologie,Centre d'histoire de Montréal,Exposition,exposition,Intellectuels,musée,muséologie,Pierre Vadeboncoeur,Visiteur,Yvon Rivard , ajouter un commentaire

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 Plutôt qu’un acteur culturel apportant sa propre voix à nos débats de société, le musée est souvent perçu comme un loisir et une attraction touristique. Il se présente souvent avec l’élégante légèreté qu’on attend d’une activité ludique. Rien de plus normal pour un visiteur comme je le suis moi-même. Pourtant, le musée et son outil privilégié, l’exposition, peuvent, ou pourraient, jouer un rôle plus important dans l’incessant travail d’analyse et de reconstruction du monde auquel s’adonnent partout et de tout temps les intellectuels. Il y a deux semaines, mourait un grand essayiste québécois, Pierre Vadeboncoeur, ardent syndicaliste qui fut aussi un intellectuel hors des modes et un écrivain à la pensée et au style d’une exigence rare. Une phrase de Vadeboncoeur citée par l’écrivain Yvon Rivard, qui lui rendait hommage, exprime bien ce qui devrait nous motiver comme muséologues: «toujours chercher l’autre monde à travers l’apparence du nôtre». 

Pour s’aider à traverser le miroir des apparences, les humains ont inventé la culture, les arts, l’histoire, la science et tant d’autres savoirs; ils ont aussi créé des médiateurs culturels que comme la muséologie et les musées. Au-delà de tous les aspects pratiques et techniques de notre travail, dans lesquels le quotidien nous enferme trop souvent, il nous faut revenir sans cesse à cette responsabilité intellectuelle d’accompagner l’humanité dans sa connaissance de soi, du monde et de proposer d’autres rêves que les plus convenus pour lui permettre d’imaginer ses nécessaires métamorphoses. Comme l’écrit Rivard, « l’être humain, s’il ne veut pas subir son destin, s’il veut vivre librement, n’a d’autre choix que de travailler à l’élaboration constante des formes de la vie », (…)  « ce monde n’existe que si nous le créons sans cesse. » Pour nous, à la fois une mission et un programme. Voir :  Vadeboncoeur. Il n’y a qu’un royaume, Yvon Rivard, Le Devoir, 13 février 2010. 

http://www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/282978/vadeboncoeur

Magasin, musée, marché aux puces : mettre en scène l’abondance 13 février, 2010

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Il y a quelques mois, après la visite d’une église, j’écrivais que la muséographie des temples de toutes religions fut certainement la première forme d’exposition qui soit.  Des emplettes dans une grande surface et une visite au marché aux puces me laissent aussi l’impression qu’il existe des similitudes et quelques différences entre ce que magasins et musées offrent à l’homo consommatus moderne, qu’il soit acheteur de biens utilitaires ou visiteur de musée. 

La grande surface, surtout celle qui promet de prix imbattables, se présente au consommateurs sous des dehors démocratiques et rassurants : une architecture fonctionnelle (son message : nos profits servent à rabattre les prix et non à payer du superflu), une esthétique minimaliste (message : c’est la marchandise qui vous parle, pas le décor), une propreté irréprochable. Le lieu se présente comme démocratique et sans chichi. Cette version moderne du magasin général met en scène l’abondance de ses produits en les disposant selon des codes en apparence logiques, mais selon une classification qui défie parfois la vôtre, peut-être à dessein de prolonger l’errance du consommateur et le mettre en contact avec ce que, au départ, il ne cherchait pas. Dans ce lieu, le consommateur vit une liberté qui l’hallucine : celle de pouvoir toucher, palper, jauger, contempler longuement ou se précipiter avidement sur un objet sans crainte de réprimandes. Le personnel est affairé, peu abondant et discret. Son plaisir de consommer – de jouir de l’objet, commence donc dès le début de l’emplette, alors que le rêve de posséder lui est encore accessible, de même que l’objet, de manière très sensible, et ce, tant qu’il n’a pas pris sa décision finale. S’il est seul, sa relation avec les autres consommateurs est minimale, inversement proportionnelle à celle qui le relie à un objet recherché, désiré, contemplé. En groupe, le consommateur fait de l’objet et de son coût, de ses goûts, dégoûts, étonnements, dépits le cœur des échanges. Sinon, peu ou pas de relation sociale dans le magasin entre les consommateurs qui ne se connaissent pas. 

En poussant son chariot vers la sortie, il se rappelle qu’il a vécu son périple dans un territoire privé, que son rêve de posséder sera réalité s’il passe avec succès la frontière infranchissable de la caisse. Le fait de payer mettra fin à sa rêverie de possession infinie, mais non à l’expérience de la consommation. L’objet chéri est désormais le sien, il le sera aussi longtemps qu’il ne s’en départira pas. 

Le musée met lui aussi en scène l’abondance. À la manière des grands magasins, nés à l’aube de la société d’abondance, au 19e siècle, les musées présentent une architecture distinguée (richement ornée ou plus dépouillée, classique, contemporaines) qui a la fonction, comme ces vénérables temples de la consommation, d’annoncer une marchandise de qualité et un service de connaisseurs. À la différence du consommateur, le visiteur de musée paye avant d’entrer. Il doit anticiper le plaisir de consommer, en espérant qu’il soit à la hauteur de ses attentes, mais surtout, consommer sur place par la contemplation, le jeu et la lecture. L’objet de musée est fortement chargé de sens. Au magasin, chaque consommateur investit de ses attentes symboliques et pratiques (en partie conditionnées par la publicité). Au musée, la valeur de l’objet exclu du monde utilitaire ou décoratif qui a déterminé sa production, est attribuée par le conservateur ou le spécialiste.  Ceux-ci,plus ou moins selon le cas, lui impriment le sceau d’un certain consensus social au sein de leur communauté d’intérêt et de leur société. Le musée, à la différence du magasin, organise la mise en scène de sa « marchandise » selon des codes qui ne sont pas seulement matériels (espace fonctionnel, conservation) mais intellectuels et savants : histoire de l’art, récit ou chronologie historique, courant artistique, œuvre. La liberté de déambuler du consommateur visiteur, ici, ne lui octroie pas l’illusion de posséder ou de pouvoir posséder. La distance entre lui et l’univers de l’art et du patrimoine est claire et infranchissable. L’objet est intouchable. Il ne peut rapporter du musée que des impressions, des souvenirs. Au mieux, il achètera un bibelot de la boutique, un erzatz de l’authentique objet qu’il a côtoyé. L’expérience du visiteur cesse dès le moment où il sort du musée. La possession matérielle de l’objet, celle qui permet au consommateur de poursuivre son expérience hors du magasin, est ici ce qui lui est interdit. Au dehors, finis l’histoire, l’art, le patrimoine, finie la science : la réalité quotidienne, son chaos ordinaire et l’esthétique personnalisée de son « home sweet home » reprennent leur place dominante.  L’objet reste au musée. 

S’il existe un lieu qui, à sa manière, combine sans le savoir les deux expériences de visiteur de musée et de consommateur, c’est peut-être l’hyperpopulaire marché aux puces. Quoi de plus étrange que le spectacle de ces lieux devenus le dernier recours avant la poubelle d’un patrimoine familial et domestique qui n’a pu assurer sa transmission. Le bazar semble abolir toutes les conventions et préventions communes au magasin et au musée tout en offrant le meilleur de l’un et de l’autre : son accumulation sans ordre ni prétention d’organiser (la pile, la juxtaposition, l’exposition sans vitrine), ni classement apparent, sa déambulation labyrinthique et parfois difficile, sa gratuité à l’entrée comme à la sortie, son atmosphère non aseptisée avec poussières et odeurs garanties, ces échanges animés avec les commerçants, le contact direct admis, même un peu rude avec l’objet. Au marché aux puces, la valeur de l’objet est celle que vous y mettez, de même que le prix, prétexte à un jeu de sur et de sous-évaluation qui se termine – ou pas, par un compromis. Au plaisir de tâter, jauger l’objet matériel, s’ajoute celui de l’échange, du jeu. Enfin, une fois l’entente conclue et les billets sortis de poche, ce morceau de nostalgie, de patrimoine, de design d’un autre âge vous accompagnera chez vous, prolongeant indéfiniment votre émotion. 

http://www.youtube.com/watch?v=kjTVAu-fIPI

http://www.journaldestmichel.com/article-260589-Un-marche-aux-puces-au-concept-tres-familial.html

Doit-on s’étonner de voir apparaître ou réapparaître le concept de réserve publique dans plusieurs musées actuels ? Cette sorte de magasin général sous vitrine offre désormais les trésors du musées à une contemplation ouverte à toutes les interprétations et les émotions, loin du discours savant des expositions. Le musée-reposoir des collections d’antan, qui paraissait si élitiste, avait-il hérité dans sa manière de mettre en scène l’abondance du monde, une façon populaire et sans prétention, accessible et attirante de présenter l’univers matériel ? Laquelle rejoint les humains de toute condition ? 

Le comportement du consommateur dans ses traits à la fois contemporains et archaïques, n’aurait-il pas beaucoup à nous apprendre sur notre manière de présenter, au musée, la civilisation matérielle des civilisations passées.

http://www.brooklynmuseum.org/exhibitions/luce/

Jean-François Leclerc

Muséologue

À l’ombre des expositions temporaires: les expositions permanentes 4 janvier, 2010

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Le monde des musées nous a habitués au glamour des expositions temporaires.  Ici comme ailleurs, on se déplace, on court voir ce qui nous est présenté comme incontournable et qui ne reviendra pas.  L’exposition temporaire mérite donc toutes les attentions du musée, ses efforts de marketing et de mise en scène du sujet.  

Pour le visiteur pressé que nous sommes, avec tant de choses à faire, deux heures max au musée, puis on magasine, on sort, ou on rentre faire le souper ou le ménage…C’est à peine si nous jetons un oeil sur la permanente. 

Mes vacances me permettaient enfin de m’offrir une trop rare visite libre dans un musée. Cette fois encore, un musée d’art, le Musée des beaux-arts de Montréal, moi aussi pour une exposition sur le peintre anglais John William Waterhouse.  La muséographie est comme toujours élégante et sert bien l’imagerie séduisante du peintre, sa palette colorée et son coup de pinceau très lisse. Le tout est on ne peut plus lisible et accessible à tous les publics. Il est probable qu’un certain public y trouvera même des harmonies involontaires avec l’univers ésotérico-antique-onirique des jeux vidéos qui marquent la culture populaire depuis de nombreuses années au point de se transposer au cinéma.

Le musée d’art offre ce que le musée d’histoire et de société a plus de difficulté à donner : l’expérience de la contemplation. Qu’on la comprenne ou pas, qu’on se méprenne sur l’œuvre ou pas, l’exposition d’art se donne à une observation libre qui ne demande pas à être confirmée. Le texte est présent, bien présent, (de plus en plus d’ailleurs), très prisé par les visiteurs qui s’agglutinent devant les panneaux d’introduction aux salles, mais à la limite facultatif pour celui ou celle qui souhaite se plonger dans cet univers visuel avec les quelques clés de compréhensions sommaires glanées dans le programme du  musée, la publicité ou les commentaires de proches et d’amis. Le musée d’histoire, quant à lui, a besoin du texte pour s’exprimer. Pour explorer l’exposition, le visiteur doit accepter de manier plusieurs outils, qu’on lui souhaite les plus conviviaux possibles. Le texte est un incontournable, car aucun objet, aucune image ou collection d’images ne suffiraient à rendre la complexité d’une époque ou d’un personnage. Cela peut éloigner bien des visiteurs qui n’aiment pas lire ou du moins, dans ces moments de loisir.

Mais venons-en au thème évoqué par le titre, les expositions permanentes, sujet que cette visite du MBA a remis en évidence pour moi. Dans la plupart des musées, mais encore plus dans les musées d’art, les expositions permanentes témoignent de l’histoire de la collection avec ses aléas, les goûts des donateurs et conservateurs successifs et d’une certaine vision de l’histoire de l’art.  Dans le cas des musées d’histoire ou de science, où au mieux ces expositions se renouvellent à tous les 8 ou 10 ans, au pire, à tous les vingt ans, elles présentent une vision du monde datée, en décalage avec les savoirs qui les fondent, ceux-là évoluant sans cesse au gré de la recherche et des débats qui animent les disciplines des sciences humaines et des sciences.  

Les expositions permanentes sont pourtant à mon avis, ou devraient être, une signature de l’institution.  Moins soumises aux aléas de la mode et des engouements populaires, elles devraient exposer la vision du monde du musée, ou du moins, son interprétation des savoirs disciplinaires.. Ce n’est pas toujours le cas. Voilà pourquoi, peut-être, les expositions permanentes d’art semblent si souvent impersonnelles et étonnamment aphones comparées aux temporaires. Pour l’amateur, le plaisir n’est pas moindre, car les œuvres sont là. Pourtant, le passage de la temporaire à la permanente crée l’impression de sortir d’une salle de fête où on est accueillis, accompagnés par un guide à l’intelligence vive, émouvant, avec de quoi boire et manger, pour entrer dans le vaste appartement d’un riche oncle neurasthénique et mal aimé qui accroche ses trésors sans les voir, qui les étale par époque sans comprendre ou nous faire comprendre ses choix, qui nous laisse les clés du lieu pour aller se recoucher aussitôt, en nous demandant de les replacer au retour.  Belle liberté qui nous incite à passer en trombe d’une salle à l’autre en toute vitesse avec pour seule compagnie les inévitables gardiens de la sécurité des œuvres et des droits d’auteur numériques…

Pourquoi une exposition permanente dans un musée d’art ne pourrait appliquer à sa collection permanente le même soin de séduire, d’expliquer et de convaincre que pour ses temporaires?  Pourquoi ne pourrait-elle oser nous offrir sa vision de l’histoire de l’art – forcément éphémère et en évolution, en renouvelant périodiquement son approche? Peut-être alors serait-t-il plus facile de convaincre le public friand de nouveautés de les fréquenter. Pour nos musées d’histoire contemporains, très muséographiés et interactifs, il faudra aussi trouver le moyen de créer des expositions permanentes qui pourraient traduire le mouvement de l’expérience et de la pensée de l’institution et de notre discipline de base.  Ceci plus souvent qu’aux dix ans.

Jean-François Leclerc

Historien et muséologue

Centre d’histoire de Montréal

On peut oublier son passé, mais…. 20 septembre, 2009

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Clinique de mémoire aux Habitations Jeanne-Mance septembre 2009

 Une expérience toute récente m’amène à nouveau sur ce blogue ainsi qu’une citation, celle de l’écrivain Frédéric Beigbeder glanée ce week-end dan s un article sur son dernier roman autobiographique. « On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas qu’on peut s’en remettre. » 

Hier, une femme me racontait son histoire, d’un trait, invitée à la faire dans un contexte dont je vous dirai plus quelques lignes plus loin.  Ses parents montréalais avaient quitté la grande ville dans les années cinquante pour aller cultiver une terre ingrate en Abitibi.  La misère les en avait vite chassés comme elle avait brisé leur couple. Pour la mère, après le retour à Montréal, ce fut ensuite la vie d’un logement minable à l’autre avec ses cinq enfants, tentant de joindre les deux bouts jusqu’au moment où elle put se trouver une appartement dans un HLM tout nouveau, le premier à Montréal.  Tout à coup, en me décrivant l’ultime déménagement de sa vie enfantine, la dame fondit en larmes : elle revoyait sa mère et ses frères et sœurs marchant en file indienne dans la neige sur les trottoirs cassés du centre-ville.  Ils emportaient leurs maigres biens sur des traîneaux (qu’on appelait ici des « traînes sauvages »), quittant le vieux logis insalubres et ses rats vers un nouvel appartement fraîchement peint.  Essuyant ses larmes et en s’excusant, elle me dit alors : enfant, je ne réalisais pas ce que je vivais, mais en le racontant aujourd’hui, je vois tout à coup la misère dans laquelle nous avions vécu pendant tant d’années.

Ce témoignage m’a  été confié lors d’une « clinique de mémoire » organisée par le Centre d’histoire de Montréal le 19 septembre dernier. Cette activité est un concept d’animation et de collecte de témoignages mis sur pied en 2003 pour souligner l’arrivée des Portugais au Canada et à Montréal et préparer une exposition sur cette communauté (voir http://www.culturemontreal.ca/mtl_cultures/030612p1_memoire.htm).  Nous l’avons repris à plusieurs reprises.

Cette fois, c’est aux Habitations Jeanne-Mance que nous avions installé notre kiosque, nos caméras et notre équipe sur le site d’une fête de retrouvailles pour les anciens résidants et résidantes du complexe.  J’étais un des intervieweurs.  Ce complexe d’habitations à loyer modique fête cette année son 50e anniversaire.  Les Habitations Jeanne-Mance, que les résidants nommaient aussi le Plan Dozois,  représentaient à l’époque la réalisation d’un rêve, celui  d’une cité modèle pour un secteur très pauvre de Montréal.  Comme ça s’est passé ailleurs, ce rêve avait « bulldozé » tout un quartier ancien, ses bordels et ses maisons de jeu,  pour donner un logis, des parcs et ses services « modernes » à des centaines de Montréalais.

Pour nombre des témoins, malgré nos idées préconçues, la vie dans ce complexe a été associée à une expérience de solidarité et la possibilité pour les familles de sortir du cercle de la misère.  Si les fondations du quartier déchu reposent désormais sous les tours et les maisons en rangée des années 1960, la souvenir de la misère, lui,  caché plus profondément encore, n’attendait qu’un peu d’écoute pour s’éveiller à nouveau.

Jean-François Leclerc

Centre d’histoire de Montréal

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