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Les mythes historiques et les musées d’histoire 10 février, 2013

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Un texte de l’historien Vincent Geloso, dans Le Devoir, nous rappelle que même les historiens reconnus, sur lesquels les musées d’histoire fondent leurs propos, participent parfois à la construction de mythes historiques auxquels il est difficile d’échapper. L’auteur se basant sur les statistiques, met en doute l’idée reçue selon laquelle les Québécois souffraient d’un grand retard en matière d’éducation jusqu’aux années 1960. Il tente de démontrer que la Révolution tranquille, marquée par l’intervention de l’État en éducation, n’aurait pas été le moteur présumé du rattrapage qui aurait suivi.

http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/370477/l-etat-a-t-il-vraiment-fait-progresser-l-education-au-quebec

 

Mythes et réalités à questionner

La période de la Révolution tranquille n’en est pas à sa première remise en question chez les historiens. Depuis assez longtemps, certains ont mise en lumière les continuités, les progrès amorcés bien avant l’élection du gouvernement libéral réformiste de Jean Lesage. J’ai moi-même jadis, à l’occasion d’une recherche sur l’histoire de la Sûreté du Québec commandée par cette organisation (et non publiée pour des motifs qui demeurent obscurs), constaté que les réformes de la police du Québec des années 1960 avaient été amorcées dès les années 1930 par le gouvernement Taschereau, et poussée encore plus loin par l’Union nationale de Maurice Duplessis qui souhaitait doter le Québec d’une gendarmerie nationale sur le modèle européen. Ces réformes furent mises à mal par les revers électoraux des uns et des autres. Ce qui ne les a pas empêchées d’exister. Les élites favorables aux réformes de l’État ayant pris le devant de la scène dans les années 1960 et 1970, les Drapeau, Lévesque, Gérin-Lajoie et autres ont par la suite imprimé fortement dans la conscience collective l’image d’une modernité tout azimut apportée par une génération et ses émules. À ce message subliminal, confirmé en partie par les faits et par l’historiographie, s’ajouta un réel bouleversement religieux, social et culturel occidental dans lequel le Québec fut plongé par-dessus la tête. Pas étonnant que la mémoire collective ait attribué aux uns et aux autres ce qui était aussi le fruit de ces évolutions mondiales.

 

Des collaborations avec moins de candeur

Si le musée d’histoire dispose d’une grande marge de manœuvre dans la construction du récit muséographique, il ne peut soutenir à lui seul, sauf exception, la recherche fondamentale qui lui permettrait de sortir des lieux communs de l’historiographie. Comme le démontre le texte de Geloso, même sur les interprétations historiques qui semblent aller de soi, l’histoire n’a jamais dit son dernier mot. Un autre regard historien, de nouvelles sources, une autre interprétation des mêmes documents pourront rouvrir le débat. Dans le monde des musées de sciences, il va de soi que la science est en constante évolution. C’est moins le cas dans les musées d’histoire. Il est vrai que la dispersion de la recherche historique en histoire nationale et régionale ralentit beaucoup l’élaboration de nouvelles connaissances historiennes sur bien des sujets. De plus, nos expositions permanentes le sont peut-être trop pour suivre l’évolution de la recherche et nos expositions temporaires trop rapidement élaborées pour nous permettre de questionner les acquis.

Pour éviter les pièges de la pensée ou de l’interprétation uniques, les musées d’histoire auraient donc intérêt à chercher ses historiens collaborateurs au-delà du petit nombre d’habitués qui, d’un musée à l’autre, font partie des comités scientifiques de nos expositions. Ils devraient inviter plus souvent les historiens de la relève, auteurs de mémoires de maîtrise ou doctorants, et les historiens d’expérience moins portés sur la diffusion et de ce fait, moins connus. Nous aurions aussi intérêt à associer à nos projets, des spécialistes des sciences humaines qui travaillent sur le passé avec les méthodes et les références autres que celles de l’histoire comme la sociologie, l’anthropologie, les sciences politiques et l’ethnologie. Pour se prémunir des idées reçues en histoire, le musée devrait également se tenir informé des – rares – débats –qui opposent les historiens québécois sur des questions particulières. Ces points sensibles de l’historiographie existent, même s’ils ne sont pas aussi repérables que ceux touchant les grands événements mondiaux examinés par des armées d’historiens du monde entier – guerres mondiales, génocides, crises économiques. Le musée sera ainsi capable de débattre avec moins de candeur, au sein de ses comités scientifiques, des questions d’histoire qu’elle veut exposer.

Jean-François Leclerc

L’époque comme expérience générationnelle et le récit historique 8 août, 2010

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L’histoire est complexe et la raconter est une mission difficile, car la simplification que demande la communication d’un contenu savant notamment au musée, ne permet pas d’en rendre compte. Il est souvent plus facile de recourir aux clichés, aux idées reçues, aux histoires connues que de proposer une vision nouvelle, audacieuse d’un passé que tous croient connaître à force d’en entendre les récits convenus. De plus, l’aventure des humains est faite de niveaux d’expérience si divers que forcément, en les réduisant à quelques faits, phénomènes, objets, récits ou témoignages, on trahit cette complexité inhérente à l’histoire et à sa compréhension. Ce qui porte chaque époque à refaire ce récit, à le modifier, à le modeler à ses intérêts et ses croyances, en oubliant plus ou moins volontairement ce qui la choque ou la dérange. J’accepte tout à fait ce caractère éphémère et imparfait de l’interprétation historique au musée, car si le musée, comme d’autres médias, veut participer à l’évolution de la mémoire collective et de la culture, il doit accepter que ses propositions soient dévorées, assimilées par morceaux et recomposées sans qu’il puisse contrôler hors de ses murs la qualité et la scientificité des constructions populaires.  Sa mission est cependant d’intégrer à cette conscience un savoir exigeant qui autrement, demeurerait l’apanage des universités et centres de recherche.

Certaines périodes historiques deviennent dans la conscience populaire des acquis immuables à force d’être racontés, remémorés par les médias et les institutions. La Révolution tranquille québécoise en est une, phénomène historique bien connu et enseigné dans les manuels scolaires. La plupart des Québécois connaissent cette époque de rupture avec le passé, de réforme de l’état, de transformations majeures de la société et des pratiques sociales à la faveur de bouleversements sociopolitiques à l’échelle planétaire. Le terme est désormais entré dans la culture populaire (avec la légende nationale selon laquelle l’expression « révolution tranquille » viendrait du « quiet revolution » écrit par un journaliste anglophone et de sa traduction un peu littérale comme le Québec sait en produire trop souvent ; or, bien avant 1960, plusieurs des leaders réformistes de cette époque parlaient déjà de la nécessité d’une « révolution pacifique », mots employés par Jean Drapeau, futur maire de Montréal, lors d’un discours vers 1957).

Le contexte d’une époque permet d’expliquer bien des aspects de ces changements rapides, ici comme ailleurs. Faits, données socio-économiques, événements, contexte du moment, bien des éléments contemporains aux changements donnent des clés pour le comprendre. Il ne faut cependant pas sous-estimer l’importance des motivations profondes (ou de l’absence de motivations profondes…comme on le voit aussi !), de ces milliers d’hommes et de femmes qui, au même moment, semblent converger vers les mêmes idéaux et objectifs et vouloir que leurs rêves deviennent une réalité lorsque le contexte est favorable. On aime bien aujourd’hui se servir d’interprétations générationnistes pour tout expliquer : ah, les baby boomers, ah, les générations x ou  y etc., comme si les classes sociales, le groupe ethnoculturels, la situation géographique et les destins individuels n’étaient pas des déterminants aussi forts sinon plus que la coïncidence des années de naissance. En faisant de tels amalgames, on évite les vraies analyses et on esquive les facteurs qui jouent en profondeurs à chaque époque.

Il faut admettre cependant qu’une communauté de jeunes gens partage souvent des préoccupations similaires quand ils n’héritent pas de celles, exprimées ou latentes, de la génération de leurs parents. Plusieurs phénomènes sociopolitiques marquants d’une époque plongent leurs racines dans les valeurs et le contexte de jeunesse des générations qui vingt ou trente ans plus tard, prennent le devant de la scène après une période de « longue et obscure attente », pour reprendre les mots de l’historien Guy Frégault.

C’est le chalet de Saint-Fabien-sur-mer (voir un des thèmes précédents) qui m’a fait tomber sur un bouquin de Guy Frégault « Chronique des années perdues. », publié chez Léméac en 1976. Historien de renom, parmi les premiers à pratiquer le métier d’historien de manière plus scientifique, il fut un des artisans de la Révolution tranquille de l’État québécois au poste de sous-ministre des Affaires culturelles, à une époque de changements culturels, sociaux et politiques majeurs. Dans ce nouveau ministère, il doit faire face à des défis immenses après un siècle où la Culture avec un grand C avait surtout été celle des autres – Français, Anglais, Américains, et certainement pas celle du petit peuple canadien-français trop peu instruit pour échapper aux impératifs du quotidien. Frégault travailla à établir quelques institutions culturelles nationales, à promouvoir la culture québécoise et ses créateurs en dépit des ressources modestes allouées à ce ministère, malgré les promesses non tenues et les beaux discours des réformateurs de l’administration publique québécoise. Dans ce récit, Frégault témoigne de l’ambition des acteurs de la Révolution tranquille de redonner au peuple québécois – canadien-français s’entend, à l’époque – une dignité culturelle et un état national qui puisse porter leurs rêves et orienter leur destin. Ce projet franchement et positivement nationaliste – au sens noble du terme, n’excluait pas « l’autre », mais voulait d’abord réparer les torts causés par la minorisation politique et culturelle des Canadiens-francais, tant au Canada que sur leur seul territoire ou ils sont majoritaires, la province de Québec. Même si on perçoit dans son récit toute l’excitation d’une époque où tout est encore possible, ce livre au propos parfois décousu est souvent amer devant les occasions manquées par les uns et les autres par petitesse, intérêt personnel ou manque de courage politique. Trop de rêves, trop de déceptions, trop de rêves brisés et une pointe d’élitisme font jeter à Frégault un regard à la fois enthousiaste et frustré sur ce passé récent (il écrit en 1976).

Pour faire comprendre l’élan des réformateurs, Frégault fait référence à sa génération d’hommes (et moins de femmes, c’est encore la réalité des années 1960) qui porta la révolution culturelle pacifique des années soixante. Cette génération de pragmatiques, comment la décrit-elle ? Comme des gens terre à terre, optimistes, confiants et entrepreneurs, sans angoisse ni déchirements, comme on peut les imaginer à voir leurs réalisations ? Pas tout à fait. Laissons parler Frégault:

« J’aurais pu pousser dix ans plus haut, jusqu’aux années 1935, au moment où une génération sortait de l’enfance pour entrer dans un monde que dominaient des sentiments exprimés par deux mots alors à la mode : inquiétude et aventure. Inquiétude inspirée par une crise qui était plus qu’économique, mais qui nous touchait, nous frappait plutôt, par l’extension des aires de pauvreté et des zones de misère, par l’appréhension immédiate de manquer de travail, c’est-à-dire de dignité encore plus que de pain, par la crainte de l’avenir, horizon bouché pour tout le monde et surtout pour les jeunes, par la peur, enfin, de la guerre, à laquelle personne ne voulait croire, mais dont la fatalité s’imposait tous les jours plus sensible(…). L’inquiétude débouchait sur l’aventure : où aller, dans cette nuit, sinon à l’aventure? Nous ne manquions pas de guides, nous en avions même beaucoup, mais nous ne les écoutions guère : ils poussaient toujours le même refrain, comme des disques enrayés. (…) 

Puis, la guerre vint, pour nous étrangère : « There’ll always be an England». Elle allait écraser beaucoup de vies, aplatir plusieurs caractères, procurer bien des « bonheurs d’occasion », nourrir des fureurs, ajourner des révoltes et durcir des idées. Pour certains, s’ouvrit la porte étroite de l’Université.

Les études nous accaparèrent : nouvelle inquiétude, nouvelle aventure et, pour quelques-uns, nouvelle ascèse. (…) En 1945, les compagnons, parfois frères inconnus, de l’immédiate avant-guerre se retrouvent, se reconnaissent, le verbe déjà – ou encore – assez haut, dans les laboratoires, les bibliothèques, les salles de conférences (…). Leur rigueur intellectuelle paraît assez raidement empesée. Elle n’a toutefois pas amorti leur inquiétude des années 35, elle ne l’a que canalisée. (…). Des écoles se créent, des chapelles de forment. Des polémiques éclatent. Des confrontations s’organisent. Des « jeunes sociologues » se manifestent à Québec, et des « jeunes historiens » à Montréal. (…) Les idées germent dans l’opposition.  Elles germent et elles poussent. Un autre fait intervient, considérable : la télévision. Divertissement, elle est aussi une tribune et, dans une large mesure, une école. Libre ? L’État central alimente et la surveille. L’objectif de Radio-Canada : l’unité nationale. Mais au moment où l’Université québécoise, étroitement tenue en main par l’autre pouvoir vivote toujours dans une pauvreté incroyable, des jeunes, qui en sortent et qui devraient y entrer pour y occuper des chaires, se voient fermer cette avenue et obliquent vers Radio-Canada. Un milieu intellectuel se constitue au sein de cette institution, qui ouvre des fenêtres sur l’information et la culture, qui interprète la société québécoise avec une indépendance non exempte de saccades, mais, à moyen terme, grandissante et qui, enfin, use d’une arme dévastatrice : la satire. Les vieilles structures subissent des assauts à coups de termes savants et de moqueries. On raille beaucoup, on écrit abondamment et l’on discourt plus encore. Une époque de relatives Lumières précède la relative Révolution tranquille.

(…) Maintenant qu’elle est finie depuis longtemps, je dois tenir la Révolution tranquille pour ce qu’elle fut : une mutation exceptionnelle, apparemment née d’un hasard improbable, mais, en réalité, créée, un peu mystérieusement, dans la patience d’une longue et obscure attente, et fragile.  Fragile et indestructible comme l’espoir.».  Guy Frégault, Chronique des années perdues, Léméac, 1976, pp.153-157.

Quelles attentes ont influencé et influenceront les gestes des générations héritières de la révolution tranquille, nées dans une certaine abondance ?

Jean-François Leclerc

Source des images :

Guy Frégault, historien et haut-fonctionnaire; http://www.crccf.uottawa.ca/exposition_virtuelle/collection_fonds_archives/document.php?id=62 

Affiche électorale de 1962 du parti libéral, vainqueur des élections de 1960. http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/photos/5023.html

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